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Les Martyres De Karbala
Shuhadadi Karbala(waa
meeshii uu ku
istishhaday
xusen ibn
cali )AS
Karbala est le nom de l’endroit où le petit-fils
du Prophète Mohammad (SAWA), est tombé martyr au milieu de ses
fidèles compagnons, victimes de la soldatesque du calife
usurpateur Yazîd fils de Mo‘âwiya, qui emmenèrent ensuite les
femmes et les enfants de la famille du Prophète en captivité.
"Achoura" désigne le dixième jour du mois
islamique de Moharram au cours duquel ce martyre eut lieu, et au
cours duquel il est toujours commémoré avec la plus grande
ferveur.
Karbala et ‘Achoura’ sont le cœur palpitant des
fidèles de la Famille du Prophète, que la Paix soit avec eux,
cœur palpitant qui n’a cessé, au cours des siècles, de maintenir
en vie l’esprit de justice et de vérité et continuera de le
faire jusqu’au jour dernier.
Plutôt qu’une analyse historique, qui ne peut
qu’escamoter les dimensions à la fois les plus profondes et les
plus humaines de cette tragédie, c’est à un récit que je vous
convierais, un récit semblable à ceux qui se transmettent depuis
des siècles dans les réunions commémoratives du martyre de
Karbala’.
Mais avant de commencer, je vous invité à goûter
quelques propos des Gens de la Demeure prophétique, que la Paix
soit avec eux, et quelques vers d'un de leurs fidèles poètes.
Le grand savant Ahmad Ibn Hanbal rapporte dans
son Mosnad (vol.1, p.85, had.648), que l’Imam ‘Ali, que Dieu
ennoblisse son visage, a dit :
“Un jour que j’entrais chez le Messager de Dieu,
Dieu le bénisse lui et les siens, ses yeux débordaient de
larmes. Je lui demandai : « O Messager de Dieu, quelqu’un
t’aurait-il fâché ? Pourquoi tes yeux débordent-ils de larmes ?
- L’ange Gabriel, me dit-il, vient de me
quitter.
Il m’a raconté que [mon petit-fils] Husayn sera
tué au bord de l’Euphrate. “Veux-tu que je te fasse sentir de la
terre [où il sera tué]?”, me dit-il. Je répondis que oui. Il
tendit alors la main, prit une poignée de [cette] terre et me la
donna…
Alors je n’ai pu empêcher mes larmes de couler.»
(Mosnad Ahmad Ibn Hanbal, vol.1, p.85, had.648).
Il est aussi rapporté de l'Imam 'Ali Ibn Moussa
ar-Ridâ, petit-fils de l'Imam Dja'far as-Sâdiq, lui-même
arrière-petit-fils de l'Imam Hossein, que la Paix soit avec eux,
qu'il a dit:
“Moharram est un mois durant lequel les gens de
la Djâhiliyya considéraient comme illicite de faire la guerre,
et voilà qu'ils ont considéré licite d'y verser notre sang,
qu'ils y ont porté atteinte à nos dignes épouses, qu'ils y ont
capturé nos femmes et enfants et qu'ils ont mis le feu à notre
campement et pillé ce qui s'y trouvait de nos trésors: ils ne
firent en rien preuve du respect dû au Messager de Dieu en ce
qui nous concerne.
En vérité, le jour de Hossein a meurtri nos
paupières et fait couler nos larmes. Celui qui nous est cher a
été avili en une terre de Karbala qui nous laissa en héritage
l'affliction (karb) et l'épreuve (balâ') jusqu'au jour où tout
sera fini.
Que ceux qui pleurent donc sur quelqu'un comme
al-Hossayn, car de pleurer sur lui diminue les grands péchés.
Lorsqu'on entrait dans le mois de Moharram,
jamais on ne voyait mon père rire. Il était dominé par la peine
jusqu'à son dixième jour, et lorsque ce jour arrivait c'était
pour lui une journée de malheur, de tristesse et de pleurs, et
il disait: "C'est le jour en lequel on a tué Hossein…"
Le grand shaykh égyptien al-Bousîrî, auteur de
la célèbre qasîda connue sous le nom d'al- Borda, a également
composé un autre grand poème faisant l'éloge du Prophète, Dieu
le bénisse lui et les siens, connu sous le titre de al- Hamziyya
fî madhi khayri l-bariyya (le Poème rimant en hamza à la gloire
de la meilleure des créatures).
Voici quelques vers de ce dernier poème dans
lesquels le shaykh s'adresse au Prophète, Dieu le bénisse lui et
les siens, en évoquant les malheurs qui s'abattirent sur ses
deux petits-fils, les Imams al-Hassan et al-Hossayn, que la Paix
soit avec eux:
Que j'honore ces deux martyrs dont ni [la
bataille du] Taff ni [celle de] Karbala ne me font oublier les
malheurs
En ces deux, les subordonnés ne respectèrent
point ton droit
Quant aux chefs, ils trahirent bien leur
engagement envers toi.
Ils invertirent l'affection et le soutien à tes
parents
Et les hypocrites sortirent leurs têtes de leurs
trous trompeurs
Et leur cœurs se sont endurcis à l'encontre de
ceux-là dont
La terre déplora la mort tout comme les pleura
le ciel.
Et toi aussi, pleure-les donc autant que tu peux
les pleurer
Car c'est bien peu que de pleurer quand le
malheur est aussi grand.
Chaque journée et chaque terre, de par mon
affliction pour eux,
Est Karbala et 'Achoura', [de par mon affliction
pour eux]
(Al-Hamziyya fi madhi khayri l-bariyya, "Poème
rimant en hamza à la gloire de la meilleure des créatures")
Le récit commence en Iraq, dans la ville de
Koufa, qui est alors une des deux métropoles du pays. Nous
sommes dans les derniers jours de l’an 60 de l’Hégire, 682 de
l’ère chrétienne, moins de cinquante ans après la douloureuse
disparition du Prophète Mohammad, Dieu le bénisse lui et les
siens et leur donne la Paix. suite
Imam Hussein ibn 'Ali
Le maître des Martyrs
L'Imam Hussein (Sayyidous-Shohadâ « Le seigneur
des martyrs » le deuxième fils d'Ali et Fatima, est né en l'an 4
de l'Hégire; après le martyre de son frère, l'Imam Hassan
al-Modjtabâ, il devint Imam par Ordre divin et selon la volonté
de son frère. L'Imam Hussein fut Imam pour une période de dix
ans, dont la totalité, excepté les six derniers mois, coïncida
avec le califat de Mou’awiyah.
L'Imam Hussein vécut dans des conditions de
répression et de persécution des plus pénibles. Ceci parce que
les lois religieuses avaient perdu beaucoup de leur poids et de
leur crédit, alors que les édits du gouvernement omeyyade
avaient acquis une puissance et une autorité totale. De plus,
Mou'awiyah et ses collaborateurs utilisèrent tous les moyens
possibles pour écarter définitivement du pouvoir la famille du
Prophète et les chi’ites, et supprimer ainsi le nom d'Ali et
celui de sa famille. Par-dessus tout, Mu'awiyah voulait
renforcer l'assise du califat de son fils, Yazid, auquel un
important groupe de musulmans était défavorable, en raison de
son manque de principes et de scrupules. Afin d'écraser toute
opposition, Mou'awiyah prit de nouvelles mesures plus sévères.
L'Imam Hussein dut endurer toutes sortes d'humiliations de la
part de Mou'awiyah et de ses collaborateurs; jusqu'à ce qu'au
milieu de l'année 60, Mou'awiyah mourut et que son fils Yazid
prit sa place.
Prêter allégeance (baye ah) était une vieille
pratique arabe accomplie dans les occasions importantes, telles
que l'intronisation d'un nouveau roi. Ceux qui étaient
gouvernés, et surtout les plus connus d'entre eux, donnaient
leurs mains en signe d'allégeance, de consentement et
d'obéissance à leur prince ou leur roi, leur manifestant ainsi
leur approbation. Le désaccord après l'allégeance était
considéré comme un déshonneur pour une tribu de même que
résilier un contrat après l'avoir signé officiellement était
considéré comme un crime. Suivant l'exemple du Prophète, les
gens pensaient que l'allégeance, quand elle était prêtée
librement et non par force, faisait autorité. Mou'awiyah demanda
aux notables de prêter allégeance à Yazid mais n'imposa pas
cette requête à l'Imam Hussein, Il avait dit à Yazid dans ses
dernières volontés, que si Hussein refusait de prêter allégeance
il devait faire comme si de rien n'était, car il avait bien
compris les conséquences désastreuses qu'aurait entraînées le
recours à la force.
Mais à cause de son égoïsme et de sa témérité,
Yazid négligea le conseil de son père et, immédiatement après la
mort de ce dernier, ordonna au gouverneur de Médine d'obtenir de
force un serment d'allégeance de l'Imam Hussein, ou alors
d'envoyer sa tête à Damas.
Après que le gouvernement de Médine eût informé
l'Imam Hussein de cette demande, ce dernier demanda un délai de
réflexion avant de répondre et partit dans la nuit avec sa
famille vers la Mecque. Il chercha refuge dans le sanctuaire de
Dieu, lieu officiel de refuge et de sécurité. Cet événement
advint vers la fin du mois de Radjab et le début de Sha'bân de
l'an 60 de l'Hégire. Pendant près de quatre mois l'Imam Hussein
demeura à la Mecque, en réfugié. Cette nouvelle se répandit à
travers tout le monde islamique. D'une part, beaucoup de
personnes qui étaient lasses des iniquités de Mou'awiyah et
encore plus mécontentes lorsque Yazid devint calife, écrivirent
à l'Imam Hussein et lui exprimèrent leur sympathie. D'autre
part, un torrent de lettres commença à affluer, spécialement de
l'Iraq et surtout de la ville de Kouffa, invitant l'Imam à aller
en Iraq et à accepter de prendre la tête de la population locale
dans le but de provoquer un soulèvement et de réprimer
l'injustice et l'iniquité. Une telle situation était
certainement dangereuse pour Yazid.
Le séjour de l'Imam Hussein à la Mecque se
prolongea jusqu'à l'époque du pèlerinage, alors que des
musulmans de toutes les régions du monde arrivaient par groupes
pour accomplir les rites du pèlerinage. L'Imam découvrit que
quelques uns des partisans de Yazid étaient entrés à la Mecque
comme pèlerins, avec mission de le tuer pendant les rites du
Hadjdj, à l'aide d'armes cachées sous leurs habits de pèlerins
(ihràm).
L'Imam abrégea les rites du pèlerinage et décida
de partir. Il se dressa au milieu de la grande foule des
pèlerins et, en un bref discours, annonça qu'il s'apprêtait à
partir pour l'Iraq. Dans ce discours, il déclara également qu'il
tombera en martyr et demanda aux musulmans de l'aider à
atteindre le but qu'il s'était fixé et d'offrir leurs vies sur
le chemin de Dieu. Le jour suivant, il partit avec sa famille et
un groupe de ses compagnons pour l'Iraq.
L'Imam Hussein était déterminé à ne pas prêter
serment d'allégeance à Yazid et savait très bien qu'il sera tué.
Il était conscient que sa mort était inévitable en face de la
puissance militaire effrayante des Omeyyades, favorisée par la
corruption dans certains secteurs, le déclin spirituel, le
manque de volonté dans le peuple, surtout en Iraq.
Certaines des personnes en vue de la Mecque se
tinrent sur le chemin de l'Imam pour le mettre en garde des
dangers que comportait son voyage. Il répondit qu'il refusait de
prêter allégeance et d'approuver un gouvernement injuste et
tyrannique. Il ajouta qu'il savait que, où qu'il aille, il
serait assassiné et qu'il quittait la Mecque pour préserver la
Maison de Dieu et éviter que son sang y soit versé.
Sur le chemin de Kouffa et à quelques jours de
marche de la ville, il reçut la nouvelle que l'agent de Yazid à
Kouffa avait exécutée le représentant de l'Imam dans la cité
ainsi que l'un de ses sympathisants bien connu à Kouffa. Leurs
pieds avaient été attachés et ils furent traînés dans les rues.
La ville et les environs avaient été placés sous stricte
surveillance et d'innombrables soldats de l'ennemi attendaient
Hussein. Il n'y avait pas d'autre choix pour lui que d'avancer
vers la mort. Ce fut là que l'Imam exprima sa ferme
détermination à aller de l'avant et à mourir en martyr.
A soixante dix kilomètres de Kouffa dans un
désert nommé Karbala, l'Imam et son entourage furent encerclés
par l'armée de Yazid : Pendant huit jours, ils demeurèrent là,
alors que l'encerclement se rétrécissait et que le nombre des
ennemis augmentait. Finalement l'Imam, avec sa famille et un
petit nombre de ses compagnons furent encerclés par une armée de
trente mille soldats.
Durant ces jours, l'Imam fortifia sa position et
fit une sélection parmi ses compagnons. La nuit, il appela ses
compagnons et, en une brève allocution déclara qu'il n'y avait
rien à espérer sinon la mort et le martyre; il ajouta que,
puisque l'ennemi n'était intéressé qu'à sa propre personne, il
les libérait de toute obligation afin que, s'ils désiraient fuir
dans l'obscurité de la nuit ils puissent sauver leur vie.
Ensuite, il ordonna d'éteindre les lumières et
la plupart de ses compagnons, qui l'avaient rejoint par intérêt
personnel, se dispersèrent. Seuls restèrent une poignée de ceux
qui aimaient la vérité - environ quarante parmi ses proches
collaborateurs - et quelques uns des Banou Hâchim. De nouveau,
l'Imam rassembla ceux qui restèrent et les soumit à une épreuve.
Il s'adressa à eux, compagnons et proches hâchimites, leur
répétant que l'ennemi ne s'intéressait qu'à sa personne. Chacun
pouvait tirer avantage de l'obscurité de la nuit et échapper au
danger. Mais cette fois, les fidèles compagnons de l'Imam
répondirent, chacun à sa manière, qu'ils ne dévieraient pas un
seul instant du chemin de la vérité dont l'Imam était le guide
et qu'ils ne l'abandonneraient jamais. Ils dirent qu'ils
défendraient sa famille jusqu'à leur dernière goutte de sang et
aussi longtemps qu'ils pourraient tenir un sabre à la main.
Au neuvième jour du mois, un dernier ultimatum
l'invitant à choisir entre " prêter serment d'allégeance ou la
guerre " fut adressé à l'Imam par l'ennemi. L'Imam demanda un
délai pour prier toute la nuit et se détermina à entrer dans la
bataille le jour suivant. Au dixième jour de Moharrem de l'an 61
(680), l'Imam s'aligna en face de l'ennemi avec son petit groupe
de fidèles, de moins de quatre vingt dix personnes se composant
de quarante de ses compagnons, et de trente membres de l'armée
ennemie qui l'avaient rejoint pendant la nuit et le jour de la
bataille ainsi que de sa famille hâchimite : enfants, frères,
neveux, nièces et cousins.
Ce jour là, ils se battirent jusqu'à leur
dernier souffle, et l'Imam, les jeunes hâchimites et ses
compagnons tombèrent tous en martyrs. Parmi ceux qui furent tués
figuraient deux enfants de l'Imam Hassan, qui n'étaient âgée que
de treize et onze ans, ainsi qu'un enfant de cinq ans et un
nourrisson, tous deux fils de l'Imam Hussein.
L'armée de l'ennemi, après la fin de la
bataille, pilla le harem de l'Imam et brûla ses tentes. Elle
décapita les corps des martyrs, les dévêtit et les jeta sur le
sol sans les enterrer. Ensuite, elle emmena les membres du harem
- des femmes et des filles sans défense - ainsi que les têtes
des martyrs, à Kouffa Parmi les prisonniers, il y avait trois
hommes de la famille de l'Imam: un de ses fils, âgé de vingt
deux ans, qui était très malade et incapable de bouger, Ali Ibn
Hussein, le futur quatrième Imam, le fils de ce dernier, alors
âgé de quatre ans, Mohammad Ben Ali, qui devait devenir le
cinquième Imam et enfin Hassan Moçannâ, le fils du deuxième Imam
qui était également le beau-fils de l'Imam Hussein et gisait
blessé pendant la bataille, parmi les morts. Il fut trouvé
presque mourant et grâce à l'intervention d'un général ne fut
pas décapité. On l'emmena plutôt avec les prisonniers à Kouffa
et de là Damas pour paraître devant Yazid.
L'événement de Karbala, la capture des femmes et
des enfants de la Maison du Prophète, leur déplacement de ville
en ville comme prisonniers et prisonnières et les discours
prononcés par Zaynab, la fille d'Ali, ainsi que par le quatrième
Imam, tous deux au nombre des prisonniers, provoquèrent la
disgrâce des Omeyyades. De tels abus envers la famille du
Prophète neutralisèrent la propagande soutenue par Mou'awiyah
depuis des années. L'affaire prit de telles proportions que
Yazid désavoua et condamna publiquement les actions de ses
agents.
L'événement de Karbala joua un rôle majeur dans
le renversement du gouvernement omeyyade, bien que son effet fût
retardé. Il renforça également les racines du shiisme. Comme
conséquence immédiate, il y eut les révoltes et les guerres
sanglantes qui se poursuivirent pendant douze années. Parmi ceux
qui causèrent la mort de l'Imam, aucun ne put échapper à la
vengeance punitive.
Quiconque étudie attentivement la vie de l'Imam
Hussein et de Yazid et les conditions régnant à l'époque, se
convaincra que l'Imam Hussein n'avait d'autre choix que de se
faire martyriser. Jurer serment d'allégeance à Yazid aurait
signifié une démonstration publique de mépris envers l'Islam,
chose impossible pour l'Imam. Car Yazid, non seulement ne
manifestait aucun respect pour l'Islam et ses commandements mais
encore, foulait publiquement aux pieds, sans la moindre pudeur,
ses fondements et ses lois. Les prédécesseurs, même s'ils
s'opposaient aux règles religieuses, le faisaient toujours en
conservant les apparences de la religion : ils respectaient la
religion au moins dans ses formes extérieures. Ils
s'enorgueillissaient d'être des Compagnons du Prophète et des
autres saints personnages en lesquels le peuple avait confiance.
De ceci, on peut conclure du caractère erroné de l'opinion de
certains interprètes de ces événements selon qui les deux frères
Hassan et Hussein, avaient des goûts différents, l'un
choisissant la voie de la paix et l'autre la voie de la guerre,
de sorte que l'un des frères fit la paix avec Mou'awiyah tout en
étant fort d'une armée de quarante mille hommes, alors que
l'autre partit en guerre contre Yazid avec une armée de quarante
hommes. Nous voyons que le même Imam Hussein qui refusa de
prêter serment à Yazid pour un jour, vécut pendant dix ans sous
le gouvernement de Mou'awiyah de la même manière que son frère
qui endura aussi pendant dix ans le règne de Mou'awiyah, sans
s'opposer à lui.
SON ENFANCE
L'Imam Hussein est le fils d’Ali (as) et Fatima
Zahra (as) il est né le 3 Cha'bane de la 4ème année de l'Hégire.
Le prophète (sas) fut ravi lors de cette
naissance, cette bonne nouvelle et dés qu'il en eut
connaissance, il accourut auprès de sa fille lorsqu'elle eut
accouché de ce deuxième enfant.
Comme pour son aîné al Hassan (as), al
Hussein(as) eut comme mentor le prophète(sas) ainsi que ses
parents, le meilleur des entourages possibles pour une parfaite
éducation.
C'est Mohammed (sas) lui-même qui récita les
premières invocations à l'oreille de son petit-fils al Hussein
(as) tout comme il l'avait fait auparavant à al Hassan (as).
Le septième jour de sa naissance, l'Imam Ali
(as) fit le sacrifice du mouton et distribua la viande aux
pauvres et aux orphelins.
Le prophète (sas) aimait beaucoup al Hussein
(as) et lorsqu'il lui fut révélé son futur martyr, il ne put
plus jamais supporter ses pleurs de nourrisson. Aussi, depuis ce
jour, il ne cessa de répéter autour de lui ces paroles
concernant al Hussein (as).
"Al Hussein est de moi et moi, je suis d'al
Hussein ! Il sera un Imam et est le fils d'un autre Imam ! De sa
descendance proviendra neuf autres Imams dont le dernier sera al
Mahdi qui réapparaîtra vers la fin des temps pour remplir la
terre de justice et d'équité, alors qu'elle aura été remplie
d'injustice et d'iniquité."
SA VIE ET SON RشLE DANS L'ISLAM
Al Hussein (as) passa ses 6 premières années
avec son grand-père, malgré son jeune âge, il apprit toute la
morale du sceau de la prophétie jusqu'au jour où Allah décida de
reprendre son dernier Messager auprès de lui.
Après cela, al Hussein passa 30 ans dans l'ombre
de l'Imamat de son père Ali (as) et endurait avec lui et son
frère l'injustice des musulmans. Par la suite, il allait
participer pleinement au grand sacrifice qui tentera de
préserver l'unité de l'Islam.
Son frère aîné al Hassan (as) devint Imam après
le décès de son père. Al Hassan (as) fut assassiné sous l'ordre
de Mo'awya ibn abou Soufiane, qui voulait par ce crime créer le
vide spirituel et politique, afin de faciliter l'accession
future de son fils Yazid au pouvoir de l'Islam.
Après le martyre de son frère, al Hussein (as)
devint Imam pour une période de dix ans. Durant ces 10 ans
Mo'awya resta Calife excepté les 6 derniers mois, qui
coïncideront à l'accession inique de Yazid au Califat.
A la fin de ces 6 derniers mois, al Hussein (as)
allait devenir le maître des martyres.
L'Imam al Hussein (as) vécut dans les plus
pénibles conditions. Il dû subir les répressions et les
persécutions les plus pénibles.
Mo'awya et son gouvernement avaient acquis
pendant 10 ans, une puissance et une autorité telle que les lois
religieuses avaient perdu beaucoup de leur poids et de leur
crédibilité. Le Califat dévié utilisa tous les moyens possibles
afin d’n’écarter à jamais la possibilité d'accession au pouvoir
de la famille du Prophète et leurs Chiites (Partisans).
Mais en tout premier lieu, le but de Mo'awya
était de pouvoir renforcer la future accession au Califat de son
fils, Yazid, envers qui une grande partie des musulmans était
défavorable. Il faut savoir et ce n'est pas un secret, que l'on
soit Chiite ou Sunnite, que Yazid n'avait aucun principe et que
ce n'était pas une personne de bien.
Mo'awya décréta des mesures sévères afin
d'apposer son autorité et les humiliations envers al Hussein
(as) et la famille du prophète (sas) fera partie de ces mesures
jusqu'à la fin de l'injuste vie de Mo'awya en l'an 60 de
l'Hégire.
Yazid accéda donc au Califat selon les
directives et les infamies prévues par son père.
Mo'awya peu de temps avant de mourir avait
demandé aux notables musulmans qu'ils prêtent serment
d'allégeance à Yazid.
Malgré tout, al Hussein (as) ne fut pas
contraint de prêter serment d'allégeance, peut-être est-ce dut
au fait que Mo'awya se sentait mourir et que l'approche du
jugement se faisait courte ? Ce que nous savons, c'est qu'il
avait dit à Yazid dans ses dernières volontés, que si al Hussein
(as) devrait refuser de prêter allégeance, qu'il ne devrait
jamais le contraindre.
Yazid n'écouta pas les conseils de son père (qui
dans la fin de sa vie sentant la mort venir avait eut plus de
lucidité).
L'égoïsme et la méchanceté de Yazid
l'emportèrent immédiatement après la mort de ce dernier.
Al Hussein (as) se trouvait à Médine et le
Califat imposteur se trouvait à Koufa. Donc Yazid donna l'ordre
au gouverneur de Médine qu'il fasse prêter serment d'allégeance
à l'Imam al Hussein (as) et il ajouta qu'en cas de refus, que sa
tête devrait être tranchée et envoyée à Damas.
Al Hussein (as) fut mis au courant par le
gouvernement de Médine de l'ordre de Yazid et il demanda un
délai de réflexion et profita de ce délai pour partir à la
Mecque avec sa famille, où il chercha refuge dans l'enceinte
Sacrée d'Allah, lieu qui le mettra à l'abri de l'injustice. Ceci
se déroula entre les mois de Rajab et Cha'bane de l'an 60 de
l'Hégire.
Durant 4mois al Hussein (as) resta à la Mecque.
Toute la nation Islamique fut au courant du geste d'opposition
envers le Calife imposteur de Koufa. Beaucoup de musulmans
envoyèrent des lettres où se déplacèrent afin de soutenir
l'initiative du petit-fils de l'envoyé d'Allah. Des gens de
l'Irak et particulièrement de Koufa, ces derniers en avaient eu
assez du Califat de Mo'awya et redoutaient encore plus celui de
son fils. Les gens de l'Irak demandèrent à al Hussein (as) qu'il
soit leur guide et qu'il accepte de prendre le commandement de
la population dans une perspective de soulèvement contre Yazid.
Al Hussein (as) resta à la Mecque jusqu'a la
période du Pèlerinage (al Hajj) et lors de cet évènement rituel,
quelques fidèles au pouvoir de Yazid se rendirent à la Mecque
comme pèlerins, avec l'ordre de le tuer à l'aide d'armes cachées
sous leurs habits pendant qu'ils étaient en état d' IHRAM
(sacralisation)
L'Imam abrégea les rites du pèlerinage et décida
de partir. Il se dressa au milieu de la grande foule des
pèlerins et, en un bref discours, annonça qu'il s'apprêtait à
partir pour l'Irak. Dans ce discours, il déclara également qu'il
tomberait bientôt en martyr et demanda aux musulmans de l'aider
à atteindre le but qu'il s'était fixé, il leurs demanda d'offrir
leurs vies sur la voie d'Allah. Le jour suivant, il partit avec
sa famille et un groupe de ses partisans vers l'Irak.
Al Hussein (as) était déterminé à ne pas prêter
serment d'allégeance à Yazid et savait très bien qu'il serait
tué. Il était conscient que sa mort était inévitable, qu'il
serait face à la puissance militaire des Omeyyades.
L’Imam (as) se dirigeait vers Koufa et avant d'y
arriver, il envoya un émissaire digne de confiance dans la
ville, afin de voir si les gens de Koufa qui l'avaient invité
comme guide de l'Islam étaient toujours bien disposés et
n'avaient pas retournée leur foi.
Mais les gens de Koufa avaient pour la plupart
reniés leurs paroles envers al Hussein (as) et pour la plupart
avaient peur des hommes de Yazid se trouvant dans les murs de la
ville. Ces derniers étaient commandés par Oubaidallah ibn Zyad
qui fit exécuter l'émissaire de l'Imam, ainsi que l'un de ses
sympathisants bien connu à Koufa. Leurs pieds avaient été
attachés et ils furent traînés dans les rues. La ville et les
environs avaient été placés sous stricte surveillance et
d'innombrables soldats de l'ennemi attendaient al Hussein (as).
Il n'y avait pas d'autre choix pour lui que d'avancer vers la
mort. Ce fut là que l'Imam exprima sa ferme détermination à
aller de l'avant et à mourir en martyr. KOULOU YAWMINE 'ACHOUA
WA KOULOU ARDHINE KARBALA
"CHAQUE JOUR EST 'ACHOURA et CHAQUE TERRE EST
KARBALA"
Parole de l'Imam Ja'far as-Sadeq (as)
Lorsque l'Imam al Hussein (as) et ses compagnons
arrivèrent dans le désert de Karbala, ils furent encerclés par
l'armée de Yazid. Débuta alors un siège de 8 jours, al Hussein
(as) et ses compagnons restèrent dans ce désert attendant que
l'étau se réduise peu à peu autour d'eux. Ils demeurèrent en
attente, alors qu'entre-temps, le nombre des ennemis augmentait.
L'armée de Yazid comptait près de 30.000 hommes,
un immense détachement contre une poignée d'homme que la
sècheresse et la faim avaient pourtant déjà accablé. Pourtant,
le fait que Yazid ait détaché autant de moyens contre al Hussein
(as) ne doit pas nous étonner.
Pendant le siège, l'Imam mit tout en œuvre afin
de consolider ses positions, pour ce faire, il sélectionna les
plus vaillants (les moins affaiblis) parmi les hommes fidèles
qui l'avaient suivis.
Durant la nuit, il entama un prône assez bref
concernant les espérances à avoir sur l'issue de l'affrontement
rendu inévitable.
Il n'y avait rien à espérer sinon la mort et le
martyre. L'Imam al Hussein (as) dit alors aux hommes qu'ils
n'étaient plus tenus de rester à ses côtés car seule sa personne
intéressait l'ennemi. Il les libérait de toute obligation pour
qu'ils puissent fuir sans se faire repérer et ainsi sauver leurs
vies.
Une quarantaine d'hommes restèrent au près d'al
Hussein (as), ainsi que les membres des Beni Hachim présent.
A nouveau, l’Imam (as) dit à ceux qui étaient
restés que seule sa personne intéressait les injustes et qu'ils
pouvaient fuir s'ils le désiraient. Ceux qui étaient restés lui
répondirent qu'ils ne se détourneraient pour rien au monde du
chemin de la vérité sur lequel ils étaient à l'instant. Ils
raffermirent leurs convictions concernant l'évidence de la
véracité de leurs actions commune avec al Hussein (as) et ils
jurèrent qu'ils ne l'abandonneraient jamais.
La dernière goutte de sang de leur corps serait
pour sauver la vie d'al Hussein et sa famille.
Le jour précédent l'affrontement, l'Imam al
Hussein (as) demanda un délai pour prier toute la nuit et se
détermina à entrer dans la bataille le lendemain.
Le 10ème jour du mois de Mouharam de l'année 61
de l'Hégire, l'Imam fit face à l'ennemi avec son petit groupe de
fidèles, de moins de 80 personnes.
Parmi eux, figuraient 40 compagnons, et de une
trentaine de membres de l'armée de Yazid qui sur un élan de foi,
l'avaient rejoint durant la nuit et le jour même du conflit. Le
reste de ce petit groupe étaient sa propre famille.
Ce jour est appelé youm al achoura ce jour
terrible, l’Imam (as) et ses compagnons se battirent jusqu'à la
mort, et ils devinrent à jamais les martyrs de Karbala.
Parmi ces martyrs, il y avait aba Fadhl al
Abbas(as) qui lutta jusqu'a avoir les bras coupés pour que
l'étendard du prophète(sas) reste levé face à l'armée injustes.
Parmi les martyrs, il y avait 2 enfants de
l'Imam al Hassan (as), qui n'étaient âgés que de 13 et 11 ans.
Il y avaient aussi les jeunes enfants de l'Imam
al Hussein(as), qui n'étaient âgés que de 5 ans pour l'un et
quelques mois pour l'autre. Le bébé fut tué d'une flèche de
l'armée maudite.
Les ennemis d'al Hussein (as) et de l'Islam
décapitèrent les corps des martyrs, les mirent à nus et les
laissèrent sur le sol sans les inhumer.
Après, ils emmenèrent les membres restant de la
famille d'al Hussein (as) ainsi que les têtes des martyrs, à
Koufa pour les exhibées devant les injustes.
Parmi les prisonniers, il y avait Ali ibn al
Hussein, Zayn al abidine (as), ainsi que le futur quatrième
Imam, son fils de 4 ans, Mohammad ibn Ali, al Baqr (as) qui
devait devenir le cinquième Imam et enfin Hassan Moussanna qui
fut trouvé presque mort et sauvé in extremis de décapitation.
La tragédie de Karbala reste et restera
l'évènement marquant la cruauté des hypocrites. La manière avec
laquelle ils ont traités les survivants, femmes et enfants, leur
faisant faire figuration devant les gens de ville en ville comme
des prisonniers fut également atroce, pour eux la mort aurait
été peut-être moins avilissante.
Les proclamations de face Verdana Zayneb al
Koubra(as) ainsi que les discours proclamés par Zayn al abidine,
le 4ème Imam, contre l'oppression des Omeyyades, alors qu'ils
étaient eux 2 prisonniers, provoquèrent dans les temps qui
suivirent, le déclin des Omeyyades.
La fausseté du pouvoir soutenu par Mo'awya
depuis des années tomba après que cet atrocité ouvrit les yeux
de ceux qui ne l'avaient pas encore fait car, l'affaire prit une
telle ampleur que Yazid lui-même nia être mêlé à cet acte
injuste et condamna publiquement les actions qu'il avaient
ordonnée à ses délégués.
Le peuple après, il faut le dire avoir été
passif ou ignorant commençât à organiser des manifestations
contre Yazid et tout le pouvoir Omeyyades pendant une douzaine
d'année. Durant cette période, beaucoup de sang coula mais le
retour aux vraies valeurs de l'Islam, celui de Mohammed (sas) et
sa Sainte famille (as) n'en fut que renforcé.
La vie de l'Imam al Hussein (as) fut sacrifiée,
mais ce ne fut pas en vain.
Contre l'oppression des tyrans, l’Imam al
Hussein (as) lutta d'abord verbalement et puis, le choix ne lui
ayant pas été donné, il tomba comme martyr.
Aujourd'hui des millions de musulmans à travers
le monde se remémorent chaque année ce récit tragique, pour que
personne ne l'oublie.
LA'ANATOU LAHA 'ALA DZALIMINE
QUELQUES PAROLES DE L'IMAM AL HUSSEIN (as)
-Je ne vois en la mort qu'un bonheur et en la
vie parmi les injustes qu'une angoisse.
-Les gens sont les esclaves de cette vie alors
qu'ils tâtent à peine la religion. Ils continuent à garder cette
dernière tant qu'elle leur rapporte du bien, mais dés qu'ils
sont touchés par l'épreuve, les religieux deviennent rares.
-Si vous n'arrivez pas à être de bons croyants
alors au moins soient des hommes libres.
As Salam alayk ya ibno Rassoulillah (sas)
Récit du Martyre de l'Imam Hussein
L'Imam Ali - Que la Paix de Dieu soit sur lui -
a raconté : Un jour, en entrant chez le Messager de Dieu - Que
Dieu prie sur lui et sur sa famille, j'ai vu que ses yeux
débordaient de larmes.
Je lui ai demandé :
- Qu'est-ce qui te fait pleurer, ô Messager de
Dieu ?
- L'Ange Gabriel vient de me quitter. Il m'a
informé que Hussein serait tué près de l'Euphrate... Veux-tu
sentir la terre où il sera tué ? Il tendit la main, ramassa une
poignée de terre et me la donna. Alors je n'ai pu empêcher mes
larmes de couler..." (rapporté par Ahmad ibn Han bal)
***
Habitants de Koufa ! Obeidoullah, fils de Ziyad,
votre Gouverneur, a ordonné l'arrestation de Mouslim le fils
d'Aqil, l'envoyé de Hussein fils d'Ali, qui a refusé de jurer
obéissance au Calife. Quiconque aidera Mouslim fils d'Aqil,
d'une façon ou d'une autre, sera considéré comme rebelle envers
le Calife. Il sera pendu et écartelé, toute sa famille exécutée,
et tous ses biens confisqués. Que ceux qui ont aidé Mouslim dans
le passé, et qui se repentent fournissent à la police des
indices permettant de découvrir la cachette du rebelle. Ils
bénéficieront de la clémence du Gouverneur Obeidoullah !
Le crieur public s'éloigna, pour aller délivrer
son message en un autre endroit de la ville. L'Azane appelant à
la Prière du Maghreb avait succédé à la proclamation. Mouslim se
mit debout, et leva les bras pour le Takbir d'entrée dans la
Prière. Quand il eut achevé celle-ci, il se retourna. La Mosquée
était vide. Un homme, un seul, Hani fils d Orwah qui hébergeait
Mouslim, avait prié derrière lui. Tous les autres s'étaient
éclipsés, l'un après l'autre... Les deux hommes échangèrent
quelques mots. Hani sortit de la Mosquée pour conduire en lieu
sûr les deux jeunes fils de Mouslim, avant de tenter de quitter
Koufa pour alerter au plus vite l'Imam Hussein. Mais à peine
avait-il rejoint sa maison que celle-ci fut encerclée par les
hommes d'Obeidoullah. Hani se défendit avec courage, mais très
vite il succomba sous le nombre. Il fut enchaîné, et traîné au
palais du Gouverneur. Dès que la nouvelle de son arrestation fut
connue, les guerriers de la tribu des Mazij, dont Hani était le
chef, entourèrent le palais, exigeant sa libération. Obeidoullah
dut ruser et il leur promit qu'il serait bien traité et qu'ils
n'avaient pas à s'inquiéter pour lui.
Pendant ce temps Mouslim avait quitté la
Mosquée. IL errait au hasard dans les ruelles de Koufa, ne
sachant où se cacher pour passer la nuit. Il s'arrêta près d'une
maison, et s'assit pour se reposer un peu. La porte de la maison
s'ouvrit. Une vieille dame apparut : Que veux-tu, étranger ? Que
cherches-tu par ici à cette heure tardive ?
- J'ai soif ! Peux-tu m'offrir un peu d'eau ?
La vieille dame rentra dans la maison, puis
ressortit avec un bol plein d'eau qu'elle tendit à Mouslim.
Celui-ci remercia, but, et resta assis.
- Pourquoi ne te lèves-tu pas ? Pourquoi ne t'en
vas-tu pas ?
Qui es-tu ?
- Je ne sais pas où aller. Je suis étranger...
Je viens de la ville de l'Envoyé de Dieu. Je suis ici depuis
quelques semaines, à l'invitation des habitants de Koufa. Ils
étaient plusieurs milliers à m'acclamer quand je suis arrivé.
Aujourd'hui, pas un seul n'accepterait que je pénètre dans sa
maison...
- Tu es Mouslim ! Tu es celui que la police
recherche ! Entre vite dans ma maison ! Que Dieu te bénisse, ma
mère ! Mais je ne peux accepter ton offre, tu courrais un danger
trop grand.
- Entre, te dis-je ! Tu es l'envoyé de Hussein !
Tu es le cousin et l'homme de confiance de mon Imam ! Comment
pourrais-je affronter Fatima la Resplendissante, le Jour du
Jugement, quand elle me dira : "Tawah, l'envoyé de mon Hussein
est venu vers toi, pourchassé par la police de Yazid, sans ami,
sans défenseur, et tu l'as repoussé..." Entre te cacher chez
moi, mon enfant !
Mouslim entra. IL se cacha dans un coin de la
maison. Comme s'il pressentait que cette nuit était sa dernière
nuit, il décida de veiller en Prière.
Quand le fils de Tawah rentra à la maison, la
vieille dame ne sut pas lui cacher qu'elle avait offert asile à
l'homme que toutes les polices du Calife recherchaient.
Endormant la méfiance de sa mère par un mensonge, le traître
trouva un prétexte pour sortir en pleine nuit. Il se précipita
au palais d'Obeidoullah. Quand il retourna chez lui, soixante
dix hommes armés jusqu'aux dents l'accompagnaient. Mouslim
entendit le pas des chevaux. Il comprit ce qui se passait. Il se
leva d'un bond, l'épée à la main, et se précipita vers la porte.
Tawah aussi avait entendu, et elle avait compris que son fils
les avait trahis. Elle supplia Mouslim de ne pas douter d'elle,
et il l'assura qu'il était convaincu de sa sincérité.
Mouslim bondit dans la ruelle. IL se retrouva
face à face avec les hommes de main d'Obeidoullah. Pendant
plusieurs heures il se battit contre ceux qui venaient
l'arrêter. Ceux-ci, impuissants à le vaincre blessèrent en lui
lançant de loin des flèches, des pierres, des objets enflammés.
Puis ils l'obligèrent à se replier vers un endroit où ils
avaient creusé un piège dans le sol. Ils purent ainsi s'emparer
de lui.
Mouslim fut conduit au palais du Gouverneur.
Obeidoullah ordonna qu'on lui tranche la tête. Puis le corps du
premier Martyr du Soulèvement de l'Imam Hussein fut jeté du haut
des murailles du palais.
Hani fut conduit au marché aux moutons de Koufa,
pour y être lui aussi décapité. Il appela les membres de sa
tribu :
A moi les Mazij ! Je suis Hani fils d'Orwah,
votre chef ! N'y a-t-il donc aucun Mazij pour venir me défendre
aujourd'hui ?
Mais le climat de terreur qu'Obeidoullah faisait
régner depuis quelques jours commençait à produire ses effets.
La rumeur courait aussi que l'armée de Damas était presque aux
portes de la ville. Cent mille hommes appelés en renfort… Pas un
seul Mazij ne vint au secours de son chef. La tête de Hani aussi
fut tranchée.
Les corps des deux Martyrs furent traînés
derrière des chevaux dans les rues de Koufa, pour effrayer
davantage la population. Leurs têtes furent envoyées à Damas, en
cadeau, à Yazid, le Calife omeyyade.
***
Avant l'arrivée à Koufa d'Obeidoullah, le
Gouverneur nommé par Yazid, et de ses troupes, Mouslim avait
écrit à l'Imam Hussein pour l'informer de l'avancement de la
mission dont celui-ci l'avait chargé. Les habitants de Koufa, et
ceux d'autres villes d'Iraq, avaient envoyé lettres et
délégations à l'Imam Hussein :
- Nous t'attendons, ô fils de l'Envoyé de Dieu !
Nous ne voulons pas d'autre Calife que toi ! Viens, mets-toi à
la tête de nos armées. Viens ! Ne nous abandonne pas !
Mais il fallait être prudent. Les gens de l'Iraq
avaient déjà trahi et l'Imam Ali et l'Imam Hassan. Mouslim
devait apprécier le degré de sincérité de ces messages, et
organiser la venue à Koufa de l'Imam. La situation lui avait
paru propice à un soulèvement, et il en avait informé son
cousin, l'Imam Hussein
Quand il avait reçu la lettre de Mouslim, l'Imam
Hussein avait décidé de partir sans plus attendre. Il avait
toute confiance en son cousin. IL craignait d'autre part que
Yazid fils de Moawiyah, le Calife omeyyade, ne le fasse
assassiner à La Mecque. Et il ne voulait pas que la Ville
Sainte, où il est interdit de tuer même un insecte, soit
profanée par son propre sang.
Il avait donc quitté l'enceinte sacrée le 8 du
mois de Zoul-Hijja de l'an 60 de l'hégire, la veille du Jour
d'Arafat. A quelqu'un qui s'étonnait qu'il n'attende pas la fin
du Pèlerinage, il avait répondu qu'il allait s'offrir lui-même
en Sacrifice, en Iraq.
En chemin, il rencontra des pèlerins qui lui
donnèrent quelques informations :
- Les cœurs des gens sont avec toi, mais leurs
épées sont plutôt du côté des Omeyyade... Après tout, c'est au
Ciel que se décide le destin, et Dieu fait ce qu'IL veut !
A mesure qu'il avançait vers l'Iraq, le cortège
qui accompagnait l'Imam Hussein grossissait. Un messager fut
envoyé à Koufa. Capturé, il lui fut ordonné, en échange de la
vie sauve, de monter en chaire à la Mosquée et d'y injurier le
petit-fils du Prophète. Mais au lieu de cela, le courageux
compagnon de l'Imam appela les gens à se soulever contre
Obeidoullah et son maître Yazid. Il fut jeté vivant du haut des
murs du palais. Un second messager de l'Imam Hussein subit le
même sort. Des nouvelles sur la réalité de la situation
parvinrent enfin à l'Imam Hussein IL ordonna de faire halte, et
s'adressa à ceux qui l'accompagnaient :
- Nos Partisans nous a abandonnés. Que ceux qui
veulent s'en aller s'en retournent chez eux. Ils n'ont pas
d'obligation envers nous.
Tous ceux qui avaient rejoint le cortège en
cours de route se dispersèrent. Seuls restèrent avec l'Imam
Hussein les proches et les Chiites qui l'accompagnaient depuis
La Mecque, ainsi que les femmes et les enfants de la Famille du
Prophète.
L'Imam Hussein et ses compagnons reprirent leur
marche. Ils furent bientôt interceptés par un premier
détachement de l'armée de Yazid, et contraints de changer de
route. Le 2 du mois de Muharram de l'an 61 de l'hégire, ils se
heurtèrent à un autre corps d'armée fort de quatre mille hommes.
Ils furent obligés de s'arrêter.- Comment s'appelle cet endroit,
demanda l'Imam Hussein ?- Karbala !- O mon Dieu ! Je cherche Ta
Protection contre l'affliction [Karb] et le malheur [Bala] !
Et il ajouta :
Descendez de vos montures. Nous sommes arrivés
au terme de notre voyage. C'est ici que nous allons verser notre
sang et que nous serons enterrés. C'est ce que m'a confié mon
grand-père, l'Envoyé de Dieu ! Le 7 Moharrem, l'armée prit
position pour empêcher les compagnons de l'Imam Hussein
d'accéder à !'Euphrate et les priver ainsi d'eau. Le 8 Moharrem,
les hommes de Yazid se rapprochèrent du campement de l'Imam, et
au fil des heures montrèrent de plus en plus d'agressivité. Ils
tenaient leurs épées et leurs lances prêtes, comme s'ils
allaient donner l'assaut. Les incidents se multipliaient.
L'Imam Hussein envoya son frère Abbas leur
demander ce qu'ils voulaient exactement :
- Que Hussein se soumette ! Qu'il jure fidélité
au Calife, sinon nous le combattrons !
Le soir du 9 Moharrem, l'Imam Hussein chargea
Abbas de négocier un ultime délai. L'Imam et ses compagnons
pourraient ainsi jouir d'une dernière nuit pour se préparer au
Martyre.
***
La nuit se passa en Prière. Les compagnons de
l'Imam Hussein se faisaient les uns aux autres leurs dernières
recommandations. L'Imam réunit tous ceux qui l'accompagnaient.
Il leur dit que ses ennemis n'en voulaient qu'à lui seul, et il
leur proposa de profiter de l'obscurité pour s'enfuir. Il
éteignit même les lampes afin que quiconque voudrait partir
puisse le faire sans être vu de ses compagnons.
Aucun n'accepta d'abandonner son Imam ! Tous
voulaient mourir avec lui, et être avec lui au Paradis.
Au milieu de la nuit, l'un des commandants de
l'armée de Yazid, Hour, celui-là même qui avait forcé l'Imam
Hussein à changer de route et à se diriger vers Karbala,
s'approcha du camp. Son fils et son esclave (qu'il aimait autant
que son fils) l'accompagnaient. Lors de leur première rencontre,
au milieu du désert, l'Imam Hussein avait offert à Hour et à ses
soldats assoiffés l'eau dont il disposait. Ils avaient même
donné à boire à leurs chevaux épuisés. Et depuis trois jours
maintenant que le campement de l'Imam était privé d'eau, les
femmes et surtout les enfants souffraient terriblement de la
soif. Et le lendemain, à l'aube, l'assaut allait être donné, le
petit-fils du Prophète et ses compagnons massacrés... Hour ne se
pardonnait pas son rôle dans cette affaire. Le repentir avait
envahi son âme, et il ne songeait plus qu'à ce qu'il aurait à
répondre à la terrible question que ne manquerait pas de lui
poser son Créateur le Jour du Jugement. IL lui fallait choisir
clairement entre l'Enfer et le Paradis. Peut-être était-il
encore temps d'obtenir le Pardon... IL n'y avait pas à hésiter.
Quand il fut en présence de l'Imam Hussein Hour tomba à genoux.
Sa voix était entrecoupée de sanglots :
- Fils du Prophète, pardonne-moi ! Je ne pensais
pas que mon action aurait de telles conséquences. Permets-moi de
me racheter en défendant ta vie, et que mon fils que voici
défende la vie de tes fils !
L'Imam Hussein releva Hour et, le serrant dans
ses bras, l’embrassa :
- Hour, mon ami ! Je n'ai pas le moindre blâme à
t'adresser. Ton courage et ton désintérêt pour les choses de ce
bas monde ont ajouté à ta valeur morale. Tu es mon invité !
Pardonne-moi de ne pouvoir rien t'offrir, ni à manger, ni à
boire ! La veillée de Prière se poursuivit. Les compagnons de
l'Imam Hussein entouraient celui-ci, et tous s'attachaient à se
rappeler leur Créateur. Ils se promirent les uns aux autres que,
tant qu'ils seraient en vie, ils feraient tout leur possible
pour qu'aucun mal ne soit fait au petit-fils du Saint Prophète.
L'aube arriva. Ali Akbar, l'un des fils de
l'Imam Hussein, récita l'Azane. Une volée de flèches, tirées par
l'armée de Yazid, lui répondit. Les compagnons de l'Imam se
séparèrent en deux groupes. Pendant que les uns priaient
derrière lui, les autres se tenaient debout, serrés l'un contre
l'autre faisant à ceux qui priaient un rempart de leurs corps,
tant et si bien qu'aucune flèche n'atteignit ceux-ci. Les héros
qui formaient ce bouclier vivant recevaient dans leur chair,
sans défaillir, sans une plainte, cette pluie de flèches
acérées... Quand tous eurent fini d'accomplir la Prière de
l'Aube, vingt-trois des soixante-dix-sept compagnons de l'Imam
Hussein étaient grièvement blessés !
Le soleil se leva. Les tambours de guerre de
l'armée omeyyade commencèrent à retentir. En même temps, près de
cinq mille soldats assoiffés de sang crièrent à l'Imam Hussein
d'envoyer au combat ses hommes... ses soixante-dix-sept
courageux compagnons !
Le Jour d'Achoura commençait...
***
Avant que la bataille ne s'engage, l'Imam
Hussein essaya une dernière fois de raisonner les assaillants,
dans l'espoir d'éviter à ceux qui ne se seraient pas rendu
compte de la gravité de ce qu'ils allaient faire, de participer
à un crime et un péché impardonnables. Il leur rappela les
milliers de messages que les leurs lui avaient envoyés pour
l'inviter à venir en Iraq et lui prêter serment d'allégeance,
pour défendre à ses cotés le Message de l'Islam. Mais ses
discours furent vains. Ses appels pathétiques ne furent pas
entendus par ces hommes épris d'argent et assoiffés de pouvoir.
L'Imam Hussein ne désespéra pas. Il fit avancer
encore un peu son cheval, plus près de l'armée omeyyade Il leva
le Saint Coran et dit : "Soldats de Yazid ! Nous avons en commun
le Livre de Dieu et la Sunna de mon grand-père, le Messager de
Dieu !" . Personne ne réagit. Il insista : "Ne voyez-vous pas
que je porte l'épée du Messager de Dieu, son vêtement de guerre,
et son propre turban ?
- Oui, nous voyons cela.
- Pourquoi donc alors voulez-vous me combattre ?
Pour obéir aux ordres de notre Maître,
Obeidoullah fils de Ziyad !
Alors l'Imam Hussein s'adressa à Omar fils de
Saad, le commandant de l'armée de Yazid : "Omar ! Tu veux me
tuer pour que celui qui a usurpé le Califat te nomme Gouverneur
de la moitié de la Perse. Par Dieu ! Tu n'auras pas ce plaisir.
Fais-moi ce que tu comptes me faire. Mais je te jure que jamais
après ma mort tu ne connaîtras de joie, ni dans ce monde, ni
dans l'autre ! Je vois ta tête attachée à un bâton, et les
enfants de Koufa jouant avec...
Exaspéré par cette prédiction, 0mar fils de Saad
tourna les talons. Il prit son arc, y plaça une flèche et tira,
en criant : " Soyez tous témoins que je suis le premier à avoir
tiré !
***
Hour supplia l'Imam Hussein de lui permettre,
ainsi qu'à son fils et à son esclave, d'être les premiers à
combattre. Sans doute espérait-il convaincre les mille hommes
placés sous son commandement de le rejoindre et de soutenir le
petit-fils de l'Envoyé de Dieu. Peut-être alors les autres
soldats se rallieraient-ils à eux. 0u du moins peut-être
hésiteraient-ils à combattre un ennemi autrement plus nombreux
que celui qu'ils s'apprêtaient à affronter. Hour pouvait espérer
empêcher de la sorte qu'ait lieu le massacre qu'il avait
contribué à préparer.
L'Imam Hussein ayant donné son accord, Hour, son
fils et son esclave se mirent en selle et s'avancèrent vers les
lignes ennemies. Ils firent halte lorsqu'ils furent tous près de
l'armée de Yazid. Hour commença à haranguer ses anciens hommes.
Il leur parlait avec une grande éloquence, appuyant son
argumentation sur de nombreux Versets du Coran. Il leur
expliquait pourquoi il avait choisi de se ranger du coté de la
Vérité et de la Justice, sous la bannière de l'Imam Hussein, et
les pressait de réfléchir aux conséquences qui ne manqueraient
pas de résulter pour eux du fait de combattre et de tuer le
petit-fils du Prophète, que celui-ci avait tant aimé.
Il leur parlait du choix qu'il leur fallait
faire entre le Paradis et l'Enfer... Ses paroles avaient un
effet extraordinaire sur ses anciens soldats. Chimr fils de
Jawchane, l'un des chef de l'armée omeyyade voyant le changement
qui s'opérait dans le cœur et l'esprit des hommes. IL pressa
Omar fils de Saad, le commandant en chef de l'armée, d'attaquer
en masse et immédiatement les trois hommes, car la situation
risquait fort de se retourner en faveur de l'Imam Hussein ! Une
récompense fabuleuse fut promise à ceux qui tueraient Hour et
ses deux compagnons.
Les trois hommes firent preuve de tant de
vaillance et d'adresse qu’ils tuèrent à eux seuls des dizaines
d'ennemis. Le fils de Hour fut tué le premier, puis ce fut le
tour de son esclave. Hour continuait de faire des ravages dans
les rangs de l'armée de Yazid. Mais ses nombreuses blessures lui
avaient fait perdre beaucoup de sang. IL fut pris
d'étourdissement et tomba de cheval. A l'heure de la mort, il
souhaita entendre encore une fois de la bouche de l'Imam Hussein
l'assurance que celui-ci lui avait pardonné. Aussi l'appela-t-il
de toutes ses forces, avant de perdre connaissance.
Quand ils entendirent le cri de Hour, l'Imam
Hussein et Abbas bondirent sur leurs chevaux. Sabre au poing,
ils traversèrent les rangs ennemis, jusqu'à l'endroit où gisait
Hour. L'Imam Hussein y parvint le premier. IL souleva la tête de
Hour et la posa sur ses genoux. Puis il essuya le sang qui
couvrait son visage et pansa la large blessure ouverte dans son
crâne en se servant d'une écharpe que Fatima (as) sa mère avait
tissé elle-même. Hour ouvrit les yeux. IL était incapable de
parler, mais il fixa ses yeux droit dans ceux de l'Imam.
Celui-ci comprit ce que le mourant voulait savoir. Il posa sa
main sur la tête de Hour, en priant :
- Que Dieu t'accorde Ses Bénédictions pour ce
que tu as accompli aujourd'hui pour me défendre ! En entendant
ces mots, Hour poussa son dernier soupir, sa tête reposant
toujours sur les genoux de l'Imam Hussein Celui-ci et Abbas
soulevèrent le corps sans vie, et le transportèrent jusqu'au
campement.
Après Hour vint le tour de chacun des vaillants
et dévoués Chiites de l'Imam Hussein Chacun d'eux revendiquait
l'honneur de sacrifier sa vie en premier. Chacun d'eux brillait
du désir de mourir en défendant la vie du petit-fils de l'Envoyé
de Dieu et celle de ses proches qu'ils aimaient plus qu'eux
mêmes et que leurs propres parents !
***
Habib fils de Mazahir était attaché à l'Imam
Hussein depuis sa plus tendre enfance. Un jour, à Médine, quand
Habib avait peut-être huit ans, le Saint Prophète était passé
près d'un groupe d'enfants en train de jouer. Habib était du
nombre. Le Prophète l'avait attrapé, soulevé dans ses bras, et
embrassé avec tant d'amour que les Compagnons présents s'en
étaient étonnés. Certes chacun connaissait l'affection que
l'Envoyé de Dieu portait aux enfants. Mais pourquoi de telles
démonstrations envers ce, enfant anonyme en particulier. Alors
le Saint Prophète, les, yeux noyés de larmes, avait déclaré :
- J'ai vu de mes yeux Habib suivre avec dévotion
Hussein où qu'il aille. Je l'ai vu embrasser le sol foulé par
Hussein Et je vois un jour où même enfant montrera son amour
pour Hussein d'une manière qui rendra son nom immortel !
Quand il était arrivé à Karbala,la première
chose qu'avait faite l'Imam Hussein avait été d'écrire à Habib,
qui se trouvait à Koufa, pour l'informer de la situation dans
laquelle il se trouvait.
A peine avait-il reçu la lettre de l'Imam
Hussein que Habib avait décidé de voler à son secours. IL
informa son épouse de sa décision, lui offrant de lui rendre sa
liberté, si elle le souhaitait, et de lui donner tous les biens
qu'il possédait. La noble dame lui répondit :
- Je suis fière de la décision que tu as prise
de sacrifier ta vie pour défendre l'Imam Hussein Tu étais
heureux que le petit-fils du Prophète te considère comme son ami
d'enfance, et il a bien montré combien il a confiance en toi,
puisque, à toi seul il a écrit pour demander du secours à
l'heure du besoin ! Va donc, et que Dieu te garde !
Habib n'avait plus qu'une pensée atteindre
Karbala aussi vite que possible, arriver à temps pour défendre
son Imam. Il mit dans la confidence son esclave, à qui il confia
le soin de conduire son cheval en un certain endroit, d'où il
partirait pour Karbala la nuit même. Quand il arriva près de
l'endroit du rendez-vous, il entendit son esclave s'impatienter
:
- Comment se fait-il que mon maître tarde tant ?
A-t-il été arrêté. Si c'est le cas, je vais
moi-même partir retrouver l'Imam Hussein pour l'assurer que mon
maître ne l'a pas abandonné, mais qu'il a été empêché de venir.
Ce serait la réussite de ma vie si je pouvais combattre alors,
et verser mon sang pour le petit-fils de l'Envoyé de Dieu !
Habib appela les Bénédictions de Dieu sur son
esclave, et il l'affranchit sur-le-champ. IL atteignit le
campement de l'Imam Hussein dans la nuit du 9 au10 Moharrem.
L'Imam avait distribué les armes à ses compagnons, et avait
gardé un équipement complet en réserve. Quelqu'un lui demanda
pour quelle raison il ne distribuait pas ces armes aussi. L'Imam
Hussein répondit : "Habib, le plus cher de tous mes amis, va
venir : je l'ai appelé ! Ces armes seront les siennes.
Habib se battit comme seuls se battent ceux que
la Foi anime. Et quand il reçut le Martyre, il expira le cœur
satisfait de n'avoir pas déçu celui qu'il aimait tant.
***
Mouslim fils d'Awsaja était un vénérable
Compagnon du Saint Prophète. Il était âgé de plus de
quatre-vingt-dix ans. Le poids des ans avait courbé son échine,
mais en rien affaibli le zèle avec lequel il servait la cause de
la Vérité.
IL avait vu le Saint Prophète embrasser avec
amour son petit-fils Hussein Il avait vu le Saint Prophète
descendre précipitamment de sa chaire dans la Mosquée de Médine,
interrompant son sermon pour prendre dans ses bras et consoler
Hussein qui était tombé après s'être pris les pieds dans un
tapis de fibres de palmier. Il avait vu, un jour de l'Aid, le
Saint Prophète courir dans les rues de Médine en portant sur ses
épaules, en même temps, Hassan et Hussein, et en imitant le cri
du chameau, parce que les enfants voulaient faire une promenade
sur le dos de cet animal. Un Compagnon du Saint prophète s'était
alors exclamé :- Quelle merveilleuse monture ces deux enfants
ont trouvée !
- Non, avait répondu le Prophète ! Dis plutôt :
de quels merveilleux cavaliers j'ai été gratifié !
Ce vénérable témoin de la Révélation, ce fidèle
Chiite de l'Imam Ali, puis de l'Imam Hassan, puis de l'Imam
Hussein, ne pouvait imaginer un seul instant qu'il lui faille
abandonner son Imam en un moment aussi critique. L'Imam, quant à
lui, faisait tout son possible pour tenter de le convaincre qu'à
son âge il n'était pas pensable qu'il aille au combat. Mais si
l'âge avait usé les forces de Mouslim,la flamme de l'amour pour
la Famille du Prophète, qui consumait son âme,le soutenait et
ajoutait à son inflexible détermination de défendre celui qu'il
avait vu le prophète embrasser tant de fois. A quatre-vingt-dix
ans passés, Mouslim se jeta dans la bataille, et offrit jusqu'à
sa dernière goutte de sang pour défendre l'Imam Hussein
***
Borair Hamadani était un guerrier intrépide. Ses
prouesses dans les duels l'avaient rendu légendaire. Quand il
avait compris qu'Omar fils de Saad et ses soldats avaient
l'intention de tuer l'Imam Hussein, il s'était juré de leur
faire goûter de son épée, cette épée qui avait semé la terreur
dans les cœurs de tant de valeureux guerriers... L'Imam Hussein
avait eu toutes les peines du monde à le retenir, et à lui faire
comprendre que son intention n'était pas d'attaquer l'ennemi,
mais de mourir en Martyrs.
C'est Borair Hamadani qui avait réuni tous les
compagnons de l'Imam Hussein, et qui les avait mis en garde
contre un possible attaque surprise pendant la nuit :
- Si le petit-fils de l'Envoyé de Dieu était tué
de la sorte, alors que nous-mêmes serions encore en vie, la
honte et le déshonneur s'attacheraient à nous jusqu'à la fin de
nos jours. Quoi que nous fassions dans toute notre vie, rien ne
pourrait effacer cette infamie !
C'est aussi Borair Hamadani qui, une nuit, alors
qu'il montait la garde, avait surpris un échange de propos entre
l'Imam Hussein et sa sœur Zaynab. Celle-ci demandait à l'Imam
s'il était sur de ses Chiites il pensait que ceux-ci
combattraient pour le défendre, ou s'il craignait qu'ils ne
l'abandonnent. Borair avait immédiatement réveillé tout le camp,
s'était planté devant Zaynab et, courbant la tête devant la
fille de l'Imam Ali et de Fatima la Resplendissante, lui avait
déclaré que c'était pour lui une question d'honneur de se battre
et de mourir pour défendre l'Imam Hussein et la Famille du
prophète. Et Borair avait demandé à chacun des présents de
donner la même assurance à Zaynab.
C'est encore Borair Hamadani qui, voyant un
enfant pleurer tant il avait soif, s'était saisi d'une outre et,
accompagné de quelques-uns des compagnons de l'Imam Hussein,
s'était frayé un chemin vers le fleuve, à travers les rangs de
l'armée ennemie. Les hommes d'Omar fils de Saad les avaient
interpellés. Borair avait répondu :
- Je suis Borair Hamadani, Chiite de Hussein !
Je viens chercher de l'eau pour donner à boire aux enfants qui
meurent de soif !
Les soldats avaient répondu à Borair que lui et
ses compagnons pouvaient boire autant qu'ils le souhaitaient,
mais que pas une goutte d'eau ne devait parvenir au campement
assiégé. Borair avait insisté, parlant de la souffrance des
enfants privés d'eau dans ce désert écrasé de chaleur. Les
soldats s'étaient moqués de lui et de ses sentiments. Alors
Borair s'était mis en colère. Lui et la poignée d'amis de l'Imam
qui l'accompagnaient avaient en un instant dispersé le régiment
qui gardait les accès au fleuve. Et c'est le cœur rempli de
satisfaction et de fierté d'avoir rempli son devoir que Borair
avait ramené au camp l'outre pleine d'eau. Les enfants crièrent
de joie en le voyant. Ils se précipitèrent pour étancher leur
soif... Hélas !
Dans leur hâte, les malheureux se bousculèrent,
l'un d'entre eux tomba sur l'outre qui éclata. Pas un ne put
boire pas même une seule goutte ! Borair n'avait pu retenir ses
larmes, en voyant que tous ses efforts n'avaient servi à rien...
Borair Hamadani s'avança sur le champ de
bataille. Nombreux furent ceux, parmi les ennemis, qui le
précédèrent dans la mort. Puis Borair reçut enfin le Martyre
auquel il aspirait.
***
L'un après l'autre, les fidèles Chiites de
l'Imam s'avancèrent face à l'ennemi. L'un après l'autre ils
combattirent avec fougue. L'un après l'autre ils envoyèrent en
Enfer un grand nombre des suppôts de Yazid. Quand arrivait son
tour de s'effondrer, épuisé par les nombreuses blessures qu'il
avait reçues, chacun d'eux criait à l'adresse de l'Imam Hussein
:
- O mon Maître ! Je t'envoie mes dernières
salutations !
Alors, à chaque fois, l'Imam Hussein, accompagné
de son frère Abbas et de son fils Ali Akbar, se précipitait
sabre au clair, afin d'être aux cotés de son ami pour le
réconforter dans ses derniers instants.
Depuis le matin, l'Imam Hussein n'avait pas
cessé d'assister de la sorte ses fidèles, de prendre dans ses
bras leur corps sans vie, et de les ramener l'un après l'autre
au campement. Sur chacun d'eux il pleurait abondamment, se
rappelant leur affection pour lui, leur profonde dévotion et
leur esprit de sacrifice. La mort de chacun de ces fidèles amis
était pour l'Imam Hussein une blessure douloureuse. Ces hommes
courageux n'avaient pas leurs familles auprès d'eux, à Karbala,
pour leur rendre les derniers hommages et pleurer leur mort.
Mais les sœurs et les filles de l'Imam Hussein, ainsi que les
dames de sa Maison, les pleuraient comme elles l'auraient fait
pour leurs propres frères ou leurs propres fils.
***
Wahab fils d'Abdallah était un tout jeune homme.
Il s'était marié deux jours à peine auparavant quand, retournant
chez lui avec sa mère et sa jeune épouse,
il était passé par Karbala. Il y avait vu un
grand rassemblement de troupe, encerclant un minuscule
campement. Il alla aux nouvelles, et apprit ainsi que l'armée de
Yazid était sur le point de massacrer le petit-fils du Saint
Prophète qui refusait d'accepter la "direction spirituelle" du
Calife débauché. La mère de Wahab, dame courageuse et fidèle
Chiite de l'Imam Ali, vivait à Damas quand Moawiyah, le père de
Yazid y régnait. Elle avait publiquement dénoncé sa tyrannie et
sa déviation religieuse, ce qui lui avait valu d'être
emprisonnée et torturée, avant d'être finalement chassée de la
ville. Elle avait transmis à son fils l'amour sans faille
qu'elle portait aux Saints Imams. C'est donc sans hésitation
aucune que les trois voyageurs avaient rejoint l'Imam Hussein et
ses quelques défenseurs. Depuis le matin, Wahab ne cessait de
supplier l'Imam Hussein de lui permettre de se lancer sur le
champ de bataille et d'y offrir sa vie pour le défendre. Chaque
fois, l'Imam le renvoyait, lui disant que sa mère et son épouse
avaient besoin de lui. Lorsque tous les amis de l'Imam Hussein
eurent reçu le Martyre, et qu'il ne resta plus auprès de lui que
les membres de sa Famille, Wahab une fois encore tenta sa
chance. L'Imam lui répondit qu'il ne pourrait l'autoriser Ó
combattre que s'il obtenait la permission des deux femmes dont
il avait la charge. La mère de Wahab, qui se trouvait juste à
coté, répondit directement à I'Imam Hussein :
- Je l'ai nourri de mon lait dans son enfance,
mais je ne le considérerai comme mon fils que s'il meurt en te
défendant, comme l'ont fait avant lui tes autres Chiites !
Des larmes dans les yeux, la jeune épouse de
Wahab parla à son tour :
- Wahab, ton premier devoir, et le plus
important de tous, est de défendre le petit-fils du Prophète et
sa sainte Famille, même si ce doit être au prix de ta propre
vie. J'espère te revoir au Paradis. Je demande à Dieu que nos
retrouvailles ne se fassent pas attendre !
Puis elle ajouta :- Je sais que les hommes de
Yazid ne laisseront en vie aucun des hommes de la Famille de
l'Imam Hussein Quant à nous, les femmes, nous serons toutes
prises comme esclaves... Sans doute les femmes de la Famille du
Prophète seront-elles traitées avec quelque respect, mais nous
autres... Ta mère et moi-même, nous ne bénéficierons
certainement pas de la même considération ! Je te demande
seulement de prier l'Imam de nous laisser avec les femmes de sa
Famille, afin que nous soyons traitées de la même façon
qu'elles.
L'Imam Hussein assura Wahab que Zaynab, sa sœur,
la fille de l'Imam Ali et de Fatima, veillerait elle-même sur
les deux femmes, de même d'ailleurs que toutes les autres femmes
de sa Famille.
Ce que l'épouse de Wahab n'avait pas imaginé
c'est que les soldats sans cœur de l'armée de Yazid traiteraient
les femmes de la Famille du Saint Prophète comme des captives
ordinaires et des esclaves ! Wahab put enfin se lancer au
combat, et mourir en défendant son Imam, comme il le souhaitait
avec tant d'ardeur.
***
Tous les fidèles Chiites de l'Imam donnèrent
ainsi leur vie sans hésiter. Ils avaient vécu une vie noble, et
ils ont connu une mort glorieuse. Même dans la mort, ils
entourent, comme pour veiller sur eux, l'Imam Hussein et ses
fils. Habib fils de Mazahir l'ami fidèle, repose à l'entrée du
Mausolée de l'Imam, comme s'il poursuivait dans la mort sa noble
tache de veiller sur lui, ainsi qu'il l'avait fait lors de la
bataille de Karbala. .
Tous les défenseurs de la Famille du Prophète
avaient donc versé jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il
ne restait plus, autour de l'Imam Hussein, que ses fils, ses
frères et ses neveux. L'Imam avait voulu envoyer son fils Ali
Akbar combattre avant tout le monde, mais ses fidèles Chiites
l'en avaient empêché. La pensée que le fils tant chéri de l'Imam
Hussein pourrait perdre la vie dans la bataille alors
Qu'eux-mêmes auraient été encore de ce monde leur était
insupportable. Entretenir seulement une telle idée aurait relevé
pour eux du blasphème.
***
Ali Akbar s'avança devant son père, et lui
demanda la permission d'entrer dans l'arène sanglante d'où aucun
membre de son camp n'était revenu vivant. L'Imam Hussein te
regarda de longues minutes sans répondre. Il contemplait le
visage de celui qui ressemblait à s'y méprendre à l'Envoyé de
Dieu. Tout dans ses traits, sa voix, ses manières évoquait son
arrière-grand-père. Quand l'Imam Hussein et les siens avaient
quitté Médine quelques mois plus tôt, pour n'y jamais revenir,
la population était venue leur faire ses adieux. Le désespoir se
lisait sur les visages de ceux qui se souvenaient de la
prédiction du Saint Prophète, qu'un jour l'Imam Hussein et sa
Famille quitteraient sa ville pour toujours. Ne pouvant
dissuader le Saint Imam de partir, ils l'avaient supplié de leur
laisser au moins Ali Akbar que nul ne pouvait regarder sans
penser immédiatement à l'Envoyé de Dieu... Mais l'Imam leur
avait répondu que là où il allait, Ali Akbar avait une mission à
remplir, et que nul autre que lui ne pourrait s'en acquitter.
- Mon fils, comment un père peut-il dire à son
fils d'aller là d'où il sait qu'il ne reviendra pas ? Va voir ta
mère, et ta tante Zaynab qui t'a entouré de son amour depuis ta
plus tendre enfance, plus encore que ses propres fils, et
demande-leur leur autorisation.
Ali Akbar pénétra dans la tente où se trouvaient
sa mère, Omm Layla, et sa tante, Zaynab. Les deux femmes étaient
plongées dans la contemplation du champ de bataille, et elles
écoutaient les hurlements des hordes ennemies. Elles savaient
bien que maintenant que tous les fidèles Chiites de l'Imam
Hussein avaient donné leur vie, le tour de ses fils, de ses
frères et de ses neveux était venue. Ce n'était plus qu'une
question de temps. Ce n'était plus que la question de savoir qui
irait le premier.
La présence d'Ali Akbar les tira de leurs
pensées. Zaynab rompit le silence.
- Mon Dieu ! Ce n'est pas possible qu'Akbar soit
venu nous dire adieu ! Akbar, ne nous dis pas que tu es prêt
pour ton dernier voyage ! Aussi longtemps que mes fils Aun et
Mohammad seront en vie, je ne te laisserai pas partir ! Ali
Akbar connaissait l'amour que lui portait sa tante, et qui
n'était surpassé que par celui qu'elle éprouvait pour son frère
Hussein
Il la regarda. Il regarda sa mère. IL ne savait
comment leur dire qu'il s'était préparé au voyage qui le
mènerait au Paradis. - Ma tante. Pour tous les proches de mon
père l'heure inévitable est arrivée. Au nom de l'amour que tu
portes à ton frère, je te supplie de me laisser partir au
combat, afin que l'on ne puisse pas dire qu'il a voulu me garder
jusqu'à ce que tous ses frères et ses neveux aient été tués. Mon
oncle Abbas commande notre troupe. Tous les autres sont plus
jeunes que moi. Quand la mort est certaine, laisse-moi mourir le
premier, afin que je puisse étancher ma soif à la source de
Kawsar, des propres mains de mon arrière-grand-père, l'Envoyé de
Dieu !
Zaynab sanglota :
- Akbar, mon enfant ! Si l'appel de la mort est
parvenu jusqu'à toi, alors va !
Omm Layla, la mère d'Ali Akbar, qui était restée
muette d'angoisse, ne put que dire :
- Que Dieu soit avec toi, mon fils ! Avec toi,
je perds tout ce que je possède, et tout ce qui m'importe en ce
monde. Ton père m'a déjà prévenue de ce qui m'attend... Après
toi, pour moi plaisirs et souffrances, il n'y aura aucune
différence entre eux.
Sur ces mots, elle tomba sans connaissance dans
les bras d'Ali Akbar. Les clameurs de guerre poussées par
l'ennemi devenaient de plus en plus fortes. Ali Akbar savait que
s'il ne se lançait pas rapidement dans la bataille, les hommes
de Yazid, frustrés de leur soif de sang se jetteraient à
l'assaut du campement où nul ne pourrait secourir les femmes et
les enfants. Il remit délicatement entre les bras de Zaynab le
corps toujours inerte de sa mère.
- Ma tante, je te confie ma mère. Je sais que
depuis ton enfance, ta mère Fatima t'a préparée : pour les
événements de ce jour terrible, et pour ce qui se passera
ensuite. Mais ma mère ne supportera pas une telle calamité si tu
ne lui insuffles pas ton courage. Je te supplie de la soutenir
lorsqu'elle verra mon corps sans vie.
Ali Akbar retourna auprès de son père. Sans un
mot, l'Imam Hussein se leva. Il enroula le turban du Saint
prophète autour de la tête d'Ali Akbar assujettit le fourreau de
son arme, et déposa un baiser sur son front. D'une voix blanche,
il dit :
- Va Akbar ! Dieu est avec toi.
Ali Akbar sortit de la tente, suivi par l'Imam
Hussein Il voulut enfourcher son cheval, mais quelqu'un le
tirait en arrière. Il se retourna. C'était Soukeina, sa jeune
sœur, qui implorait :
- Ne pars pas, Akbar ! Ne va pas là-bas, d'où
personne n'est revenu depuis ce matin !
Ali Akbar prit dans ses bras la petite fille, il
l'embrassa et la reposa sur le sol. IL ne pouvait parler. Il
marcha.
Ali Akbar s'arrêta face aux rangs ennemis. Il
leur parla avec l'éloquence qu'il avait héritée du Saint
prophète. IL leur expliqua les raisons et le sens du combat de
l'Imam Hussein, et leur fit ressortir qu'en versant le sang du
petit-fils de l'Envoyé, ils encourraient la Colère de Dieu et de
Son prophète, qui aimait tant Hussein
Les plus âgés se frottaient les yeux et se
demandaient avec stupéfaction si le Prophète en personne n'était
pas descendu du Ciel pour les empêcher de verser le sang de
Hussein C'étaient la
Même taille, le même visage, la même attitude,
et les mêmes manières, et la même voix, et jusqu'à la même façon
de parler !
Omar fils de Saad vit quel effet les paroles
d'Ali Akbar produisaient sur ses hommes. Il convainquit les plus
cupides d'entre eux d'affronter en combat singulier le vaillant
jeune homme, affaibli par trois jours de faim et de soif Un par
un ils vinrent, surs d'eux. Mais c'est la mort qu'ils
rencontrèrent, l'un après l'autre. Le sang de l'Imam Ali coulait
dans les veines d'Ali Akbar. Le même courage, la même adresse,
la même fougue semaient la même terreur dans les cœurs de ceux
qui l'affrontaient. Il eut vite fait de se débarrasser de tous
ceux qui avaient eu la folie de l'attaquer. A son tour il défia
l'ennemi mais personne n'osait plus venir se mesurer à lui.
Ali Akbar avait terriblement soif. La faiblesse
qui résultait de trois jours de jeune ininterrompu était
aggravée par la peine de flots de sang coulant de ses blessures.
Il eut soudain très envie de revoir une dernière fois son père,
sa mère et sa tante. Puisque les ennemis ne se décidaient pas à
venir l'affronter, il se lança à bride abattue vers le camp
assiégé. Imam Hussein l'embrassa avec joie :
- Bravo mon fils ! Je suis fier de toi ! Ton
courage et ta dextérité me rappellent les combats de mon vénéré
père, l'Imam Ali. Avec cette différence que lui ne se battait
que contre les ennemis, alors que toi tu dois aussi lutter
contre la faim et la soif
- Mon père, la soif me tue, car mes blessures
ont augmenté ses effets. Mais je sais que tu ne peux rien
m'offrir, pas même une goutte d'eau. Je suis revenu seulement
pour te voir, ainsi que les miens, une dernière fois.
Ali Akbar repartit au combat. L'Imam Hussein fit
quelques pas derrière lui, comme un pèlerin suit l'agneau du
sacrifice à Mina. Il pria :
- O mon Dieu ! Tu es Témoin qu'aujourd'hui j'ai
sacrifié l'être que j'aime le plus au monde, pour la cause de la
Justice et de la Vérité.
L'Imam Hussein entendit bientôt un appel
déchirant, le cri d'agonie de son fils :
- Père ! je suis touché à moi ! Père viens près
de moi ! Père, si tu ne peux pas arriver jusqu'à moi, je te
salue, ainsi que ceux que j'aime !
L'Imam Hussein attendait cet appel. Il savait
que, quels que soient sa vaillance et son habileté, son fils
chéri ne pourrait pas tenir tête bien longtemps à toute l'armée
de Yazid ! Il voulut se lever pour se précipiter auprès d'Ali
Akbar, pour l'assister dans ses derniers instants. Mais ses
jambes se dérobèrent sous lui. Il s'effondra. IL voulut se
relever. Il tomba encore. Une main crispée sur son cœur soudain
devenu douloureux, il lutta avec ses pieds pour se mettre
debout. IL ne pouvait rien voir, tant ses yeux étaient noyés de
larmes.
- Akbar, cria-t-il ! Appelle encore. Que je
sache où tu es. Je ne peux pas te voir !
Abbas vint au secours de son frère et le soutint
jusqu'à ce qu'ils parviennent tous deux auprès du jeune homme.
Ali Akbar reposait au milieu d’une mare de son sang. Hussein
tomba sur le corps de son fils, le suppliant de parler, ou au
moins d'ouvrir les yeux. Mais Akbar ne parlait pas. Mais Akbar
ne bougeait pas. Les dernières gouttes de vie achevaient de
couler d'une large blessure ouverte dans sa poitrine. L'Imam
Hussein posa sa joue contre celle de son enfant. Il le supplia
d'ouvrir les yeux une dernière fois. Une pale sourire finit par
se dessiner sur les lèvres d'Ali Akbar, un bref instant, puis il
rendit l'âme. La joue du père caressait encore celle de son
fils. dans la mort comme tant de fois dans la vie...
Avec quelles difficultés l'Imam Hussein ramena
le corps sans vie d'Ali Akbar jusqu'au campement ! Il refusait
l'aide que lui offrait Abbas. IL le portait dans ses bras,
contre son cœur, en titubant sous l'effort. Il déposa enfin son
précieux fardeau sur le sol, et appela les femmes de sa Maison.
Zaynab et Koulsoum, ses sœurs, Omm Layla et Omm Rabab, ses
épouses. Soukeina et Roukayya ses filles, et toutes les
autres... Omm Layla. la mère d'Ali Akbar, baissa les yeux vers
le corps de son enfant, et s'adressant à l'Imam Hossein :
- Mon Maître ! Je suis fière d'Akbar, qui est
mort d'une si noble mort. Il a donné sa vie pour la plus noble
cause, et cette pensée me soutiendra tout le reste de ma vie.
Puis elle s'agenouilla devant Ali Akbar et posa
en pleurant son visage sur le sien. Zaynab et Koulsoum, Soukeina
et Roukayya étaient elles aussi penchées sur le corps sans vie,
et les larmes qu'elles versaient lavaient le sang des blessures
d'Akbar.
L'Imam Hussein s'assit quelques instants près de
ce fils qu'il avait offert en Sacrifice. Il était submergé de
chagrin.
***
Un tout jeune homme, presque un enfant, se
dressa devant l'Imam Hussein :
- Mon oncle, je viens demander ton autorisation
d'aller au combat !
C'était Qasim, le fils de son frère l'Imam
Hassan. L'Imam Hussein se releva, et essuya les larmes qui
mouillaient ses yeux, et murmura :
- Certes c'est à Dieu que nous appartenons, et
c'est à Lui que nous devons retourner !
La nuit précédente alors qu'Aun et Mohammad, les
deux fils de Zaynab, et Qasim. le fils de l'Imam Hassan
discutaient de la façon dont ils pourraient:
S'y prendre pour obtenir de leur oncle l'Imam
Hussein l'autorisation de combattre l'ennemi, Omm Farva, la mère
de Qasim, avait appelé son fils sous sa tente. Omm Farva avait
pris son fils dans ses bras et lui avait dit :
- Qasim mon fils ! Sais-tu pourquoi je t'ai
appelé ? Je veux te rappeler tes devoirs envers ton oncle
Hussein Je veux te dire quelque chose de l'amour unique que ton
père portait à son frère Hussein Ils étaient si proches l'un de
l'autre que toujours ils pensaient et agissaient de concert. La
moindre peine ressentie par l'un faisait souffrir l'autre à
l'instant même ! Ils étaient plus proches, plus unis que deux
jumeaux. Si Hassan était encore de ce monde, j'imagine sans
peine ce qu'il ressentirait aujourd'hui. Nul doute qu'il serait
le premier à se lever et à sacrifier sa vie pour défendre son
frère Hussein
Omm Farva avait repris, après une pause :
- Quand ton père est mort, tu étais trop jeune
pour comprendre la vie. Ses dernières paroles, sur son lit de
mort furent les suivantes : "Omm Farva, je te confie, ainsi que
mes enfants, à la garde de Dieu et de mon frère Hussein Quand
Qasim sera grand, tu lui diras que ma dernière volonté est qu'il
se tienne près de Hussein contre vents et marées. Je vois venir
un jour ou mon frère sera assailli de toutes parts et trahi par
tous. Ce jour-là il aura besoin du
Soutien sans faille de ses proches. Je veux que
tu prépares Qasim dès son enfance pour qu'il soit prêt quand
viendra ce jour !"
- Maman, je ne sais pas comment te remercier
pour ce que tu viens de me dire. Aussi loin que remontent mes
souvenirs, je n'ai jamais su ce qu'est l'amour d'un père. Mais
je sais que si mon père avait vécu, il n'aurait pas pu me donner
plus de tendresse et d'affection que ne l'a fait mon oncle
Hussein ! Jamais il ne m'a laissé un instant me sentir orphelin
! Comment pourrais-je oublier tout ce que je lui dois ? Comment
pourrais-je être à ce point ingrat envers lui ? Quel goût aurait
pour moi la vie sans lui, et sans mon oncle Abbas, et sans Ali
Akbar, et Aun et Mohammad ?
L'Imam Hussein regarda avec tendresse le jeune
homme qui se tenait devant lui. IL secoua la tête avec tristesse
:
Qasim, mon enfant chéri ! Comment pourrais-je te
permettre de partir, quand je sais que la mort est au bout de la
route ? Ton frère, mon cher Hassan, t'a confié à ma garde ; mon
cœur tremble à la pensée de t'envoyer au supplice !
***
La réponse de l'Imam Hussein brisa le cœur de
Qasim. Il resta immobile, tête baissée, ne sachant que dire, que
faire, pour arracher à son oncle l'autorisation tant souhaitée.
A ce moment arriva Zaynab. Elle s'adressa à l'Imam Hussein :
- Hussein, mon frère, de toute ma vie je ne t'ai
jamais rien demandé. Aujourd'hui, pour la première et la
dernière fois, j'ai une faveur à solliciter. Permets à mes deux
fils de marcher sur les pas d'Ali Akbar ! L'Imam Hussein regarda
sa sœur, puis Aun et Mohammad.
- Je ne trouve aucun argument, Zaynab, pour
refuser de t'accorder ce que tu demandes. Pourtant mon cœur
chavire en moi d'envoyer à la mort ces deux enfants ! Vous deux,
mes chers enfants, allez ! Satisfaites votre désir de mourir en
héros ! Je ne serai pas long à vous rejoindre...
A cette réponse, les deux jeunes héros furent
transfigurés de bonheur. Ils demandèrent à leur mère de leur
donner sa bénédiction. Des larmes plein les yeux, Zaynab les
embrassa :
- Mes enfants, mes chéris ! Que Dieu soit avec
vous jusqu'à la fin ! Qu'IL rende votre mort douce ! C'est mon
destin de subir outrages et ignominie seule, sans frères, ni
fils, ni neveux pour me consoler !
- Maman, avec l'aide de Dieu, nous montrerons à
Omar fils de Saad et à toute son armée que nous sommes les
dignes petits-fils de Jaafar Tayyar ! Si Dieu le permet nous
nous battrons avec tant de courage que ta peine sera transformée
en fierté !
Les deux vaillants neveux de l'Imam Hussein
sautèrent en selle et disparurent bientôt aux regards angoissés
des leurs. Un nuage de poussière masquait la fureur du combat
qu'ils livrèrent aux ennemis de l'Islam.
Bientôt on entendit le cri d'adieu d'Aun. L'Imam
Hussein pâlit, comme si lui-même avait été frappé. Il regarda sa
sœur Zaynab. Abbas et Qasim s'étaient précipités pour la
soutenir. Alors à son tour Mohammad, mortellement touché salua
son oncle et Imam. L'Imam Hussein se précipita vers eux. IL
ordonna à Abbas et à Qasim de rester près de Zaynab.
C'est Mohammad qu'il atteignit en premier. Le
garçon perdait beaucoup de sang et respirait avec difficulté.
Une profonde blessure à la gorge rendait sa voix presque
inaudible. L'Imam Hussein se pencha à le toucher, et l'entendit
murmurer : Reçois mes dernières salutations mon oncle. Dis à ma
mère que j'ai fait ce qu'elle attendait de moi, et que je meurs
avec courage comme elle-même et mon père me l'ont commandé.
Transmets-lui mes salutations, et console-la autant que tu le
pourras.
Mohammad ferma les yeux un instant, puis reprit
dans un souffle :
- Avant de tomber moi-même, j'ai entendu le cri
d'Aoun. Je n'ai plus besoin d'aide maintenant. Va trouver Aoun,
mon oncle, avant qu'il ne soit trop tard !
A peine avait-il prononcé ces mots que ce qui
restait en lui de vie s'échappa.
L'Imam Hussein chercha dans ta direction d'ou
était venu l'appel d'Aun. Quand il trouva son corps, le dernier
souffle en était déjà parti. Il souleva dans ses bras et serra
contre sa poitrine le garçon sans vie.
Portant le corps d'Aun dans ses bras, l'Imam
Hussein marcha jusqu'au campement. Abbas courut à sa rencontre :
- Laisse-moi transporter Aun jusqu'à sa dernière
demeure, pendant que tu retourneras chercher Mohammad. Je suis
encore vivant, mon Maître.
Laisse-moi partager ton fardeau et ta peine !
L'Imam Hussein tendit le corps exsangue à Abbas,
et alla chercher son autre neveu. Quand Zaynab vit les deux
corps sans vie, elle s'effondra sur eux en pleurant :
- Mes enfants chéris ! Quelle mère pourrait
envoyer ses fils à la mort comme je l'ai fait aujourd'hui ?
O mes chéris vous avez quitté ce monde en
souffrant de la soif. Mais votre grand-père Ali va maintenant
étancher votre soif avec l'eau des sources du Paradis.
***
Comme c'était l'usage dans l'armée de Yazid, les
tambours retentirent pour saluer la mort des deux jeunes
garçons, ou plutôt leur misère. Puis ils cessèrent, remplacés
par tes cris sauvages de la horde ivre de haine, assoiffée de
carnage; réclamant du sang encore, du sang toujours !
Lorsque Zaynab était intervenue pour que l'Imam
Hussein permette à Aun et à Mohammad d'aller au combat, Qasim
s'était hâté d'aller voir sa mère. IL lui avait raconté avec
amertume ce qui s'était passé.
Il avait conclu :
- Si je ne dois pas mourir en Martyr
aujourd'hui, quel intérêt présentera pour moi la vie ? Suis-je
destiné à être esclave, et à ne marcher dans les rues que pour
gagner ma prison ?
Omm Farva se souvint de ce que l'Imam Hassan,
son époux, lui avait confié juste avant de mourir, qu'un jour
Qasim serait désespéré au-delà de toute description. Il lui
avait remis une lettre cachetée qu'elle devrait lui donner
alors. Elle chercha la lettre, et la tendit à Qasim. Les doigts
tremblant d'impatience et d'angoisse, celui-ci brisa le sceau.
IL déplia la lettre et lut :
- Mon enfant. Quand cette lettre te parviendra,
j'aurai cessé de vivre depuis longtemps. Quand tu liras ceci, tu
seras déchiré par un conflit entre ton désir intense de faire
ton devoir et de montrer ton amour pour ton oncle Hussein, et
l'amour que celui te porte et qui le pousse à t'empêcher de
remplir tes obligations. C'est en prévision de ce jour que je
t'écris cette lettre. j'y joins une autre, qui lui est destinée.
Remets-la à ton oncle. IL te laissera accomplir ce que ton cœur
désire ! Qasim, quand tu liras cette lettre, le temps de notre
séparation sera prêt de finir. Hâte-toi. mon enfant ! je
t'attends !
Qasim, transporté de joie, replia la lettre et
fit ses adieux à sa mère. IL courut porter le message à son
oncle. Mais celui-ci, Abbas à ses cotés, surveillait les
péripéties du combat d'Aun et de Mohammad.
Qasim ne voulut pas déranger son oncle en un tel
moment. Aussi décida t-il d'attendre Quand les corps d'Aun et
Mohammad eurent été rendus à leur mère. Qasim s'approcha de son
oncle. Ne sachant que dire. il tendit simplement la lettre.
L'Imam Hussein reconnut au premier regard l'écriture de son
frère. Surpris il l'ouvrit. Il lut le message qui lui était
destiné :
- Mon cher Hussein, quand tu liras cette lettre.
tu seras assailli de toutes parts de soucis et de chagrins. Les
corps sans vie de tes proches joncheront le sol partout autour
de toi. Je ne serai plus là pour donner ma vie pour toi, mais je
laisse derrière moi Qasim, qui sera mon représentant auprès de
toi. Hussein, je te demande de ne pas repousser mon offre. Au
nom de l'amour que tu me portes, laisse Qasim combattre pour te
défendre.
Laisse-lui connaître la Gloire du Martyre.
L'Imam Hussein fut soudain submergé par le
souvenir de son frère, et il ne put retenir ses larmes à la
pensée de cette ultime preuve d'amour. Par delà la tombe. Hassan
lui laissait son fils Qasim pour le défendre en ce jour !
L'Imam Hussein se reprit avec effort. IL leva
les yeux vers Qasim :
- Mon cher enfant, la volonté de ton père est
pour moi un ordre. Il ne me laisse pas le choix. Va Qasim !
C'est ce que veut ton père. Le Martyre est ton
destin, je dois l'accepter !
Qasim retourna faire ses adieux à sa mère. Oumm
Farwa lut la satisfaction sur le visage de son fils, et comprit
que l'heure était arrivée. Lentement elle se leva :
- Mon fils, toutes ces années, j'ai attendu le
jour où tu atteindrais l'âge de te marier, et pour cette
occasion j'ai gardé le vêtement que portait ton père le jour où
il m'a épousée... Je voulais te demander de le porter le jour de
ton mariage.
Oumm Farwa marqua une pause. Elle poursuivit :
- Mon fils ! Puisque le destin en a décidé
autrement, je souhaite que tu revêtes aujourd'hui ce vêtement de
mariage, pour entreprendre le voyage dont on ne revient pas. La
coutume veut que le jeune marié teigne ses mains de henné... Je
n'en ai pas, et tu n'en as d'ailleurs pas besoin, puisque tes
mains seront bientôt couvertes de ton propre sang !
Revêtu des habits de noce de son père, Qasim en
était le vivant portrait. Il embrassa sa mère, salua sa tante
Zaynab, puis vint embrasser avec respect les mains de son oncle
Hussein L'Imam Hussein eut à cœur de tenir lui-même la bride du
cheval pendant que Qasim montait en selle. Il le salua de ces
mots :- Qasim, je ne serai pas long à venir te rejoindre !
Qasim s'avança vers la horde hurlante. Quand il
parla, le silence se fit. Son éloquence était celle de son
grand-père, l'Imam Ali. Les mots que portait sa voix juvénile
faisaient baisser vers le sol les regards de ces brutes sans
âme. Les vestiges de quelques qualités humaines étaient remués
par le discours du jeune homme à peine âgé de quatorze ans. Omar
fils de Saad perçut le danger et, une fois encore, fit appel aux
plus bas instincts des plus cupides de ses hommes de main pour
faire taire la voix qui réveillait quelques consciences.
Qasim se battit, puisqu'il fallait se battre !
Il se battit avec tant de fougue et tant d'habileté que son
oncle Hussein, qui observait le combat de loin, ne put retenir
un cri d'admiration ! Plus un seul mercenaire n'osait
l'affronter maintenant. Il avait beau les défier tous, tous se
récusaient. Alors Omar fils de Saad ordonna de lancer l'assaut
contre le jeune homme... Toute une armée contre un enfant de
quatorze ans à peine ! Des centaines, des milliers de poignards,
d'épées, de lances, de flèches venant de toutes les directions,
pour venir à bout d'un enfant !
Qasim, couvert de blessures de la tête aux pieds
lança son dernier cri d'adieu à son oncle.
L'Imam Hussein sauta en selle et chargea, sabre
au clair. Il se fraya un chemin au milieu de la horde de lâches,
et seul le souvenir des charges de l'Imam Ali à la bataille de
Siffine peut donner une idée de la violence avec laquelle il mit
en fuite l'armée du tyran. Dans leur course éperdue pour sauver
leurs vies minables, les soldats de Yazid piétinèrent le corps
sans vie de Qasim. Quand le champ de bataille fut nettoyé de
tous ces couards, et qu'il put enfin s'approcher de son neveu,
l'Imam Hussein découvrit que le corps du garçon avait été
déchiqueté en lambeaux !
- Mon Dieu ! Qu'est-ce que ces lâches ont fait
de mon Qasim ?
Il fallut un long moment à l'Imam Hussein pour
se ressaisir. Il entreprit de rassembler les morceaux du corps
de Qasim dans un morceau de tissu. Il chargea le paquet sur ses
épaules fatiguées, et c'est d'un pas pesant qu'il repartit vers
le campement :
Mon pauvre Qasim ! Ta mère t'a envoyé au combat
vêtu comme un jeune marié, et je te ramène à elle le corps coupé
en morceaux !
En approchant du camp, il s'exclama encore :
- Mon Dieu ! A-t-on jamais vu un oncle
transporter le corps de son neveu dans un tel état ?
Quand il mit pied à terre, l'Imam Hussein appela
son frère Abbas. Il lui dit d'aller chercher les femmes. Il
confia à Fizza, la servante dévouée deFatima sa mère, le soin de
réconforter autant qu'elle le pourrait Omm Farva et Zaynab, car
le spectacle de !a dépouille de Qasim était bien de nature à les
tuer. Fizza fit de son mieux pour les préparer à la vision
cruelle. Puis elle dénoua le macabre paquet.
Les hurlements d'horreur et les sanglots des
femmes retentirent longtemps dans la plaine de Karbala.
L'Imam Hussein resta longtemps sans rien dire,
le regard impénétrable, le cœur glacé. Abbas s'approcha :
- Mon Maître, c'est maintenant à mon tour de
marcher au combat, comme ont fait tous les autres avant moi.
L'Imam Hussein ne répondit qu'après un moment,
d'une voix douce :
- Oui, vraiment, c'est à Dieu que nous
appartenons, et c'est à Lui que nous devons retourner !
Depuis sa plus tendre enfance, Abbas vouait une
dévotion sans pareille à son frère Hussein Un jour torride
d'été, dans la Mosquée de Koufa, alors que lui-même était tout
enfant, il avait vu que Hussein avait les lèvres sèches. Il en
avait conclu qu'il devait avoir très soif. IL était alors sorti
en courant de la Mosquée, et était revenu aussi vite qu'il
l'avait pu avec un récipient plein d'eau fraîche, pour l'offrir
à son frère. Dans sa course, Il avait éclaboussé ses vêtements,
qui ruisselaient d'eau. De sa chaire, l'Imam Ali son père
l'avait vu, et tant de dévouement lui avait fait monter les
larmes aux yeux. Plus tard, lorsque l'Imam Ali, mortellement
blessé, avait réuni autour de lui ses enfants, il les avait tous
confiés à la garde de son fils aîné, Hassan. Tous sauf un,
Abbas. Celui-ci, alors âgé de douze ans, ne comprenant pas
pourquoi il était exclu de cette mesure de sollicitude, avait
éclaté en sanglots. L'Imam Ali lui avait alors dit d'approcher.
Il avait pris sa main qu'il avait placée dans celle de Hussein,
en disant :
- Hussein, je te confie cet enfant. Il me
représentera le jour de ton Martyre, et il donnera sa vie pour
ta défense et celle des tiens, mieux que je ne le ferais
moi-même si j'étais encore en vie ce jour-là.
Puis l'Imam Ali s'était tourné vers Abbas et lui
avait dit avec tendresse :
- Abbas, mon enfant. Je connais ton amour sans
bornes pour ton frère Hussein Bien que tu sois trop jeune pour
que l'on te parle de cela. le jour où cet événement se produira
ne considère aucun sacrifice trop grand pour Hussein et ses
enfants.
- Soukeina s'approcha de son oncle Abbas. Une
outre vide à la main. Derrière elle tous les autres enfants
s'étaient rassemblés. Ils pleuraient, ils gémissaient, tant la
soif les torturait. Soukeina tendit son outre à Abbas :
- Mon oncle, je sais que tu feras tout ce que tu
peux pour nous apporter de l'eau. Même si tu ne peux remplir
qu'une seule outre, au moins pourrons-nous mouiller un peu nos
gorges desséchées !
Abbas prit l'outre plate, et demanda à l'Imam
Hussein la permission d'aller chercher de l'eau pour les
enfants. Ceux-ci le suivirent jusqu'à l'extrême limite du camp,
et tant qu'ils purent voir sa silhouette, ils restèrent là, sans
bouger.
- Son épée dans une main, l'étendard de l'Imam
Hussein dans l'autre, et l'outre attachée sur son dos, le fidèle
Abbas s'élança à bride abattue. Arrivé au bord du fleuve, il
chargea les soldats qui se trouvaient là, et les mit en fuite.
L'instant d'après il était dans l'eau jusqu'à mi-jambe ;
l'instant suivant l'outre était remplie d'eau fraîche. Il
recueillit dans sa main un peu du précieux liquide, pour le
porter à sa bouche et apaiser la soif qui ne lui laissait pas de
répit ; mais, se ressaisissant, il rejeta l'eau promptement.
Comment pourrait-il en avaler une seule goutte alors que
Soukeina et les enfants se mourraient de soif ? Comment
pourrait-il oublier que son Maître Hussein n'avait rien bu
depuis trois jours ?
- Son outre pleine, Abbas se remit en selle,
avec une seule pensée : apporter aussi vite que possible cette
eau aux enfants qui l'attendaient dans la poussière brûlante. En
le voyant galoper vers le campement,
- les soldats de Yazid se dirent que si l'Imam
Hussein et ses gens pouvaient se désaltérer si peu que ce fut,
il serait difficile de les vaincre. Alors ils se ruèrent à sa
poursuite. Abbas se battit comme se battait son noble père,
l'Imam Ali, le Lion de Dieu. La faim et la soif terribles ne
l'empêchaient pas de semer l'effroi dans les rangs ennemis.
Puisqu'il n'était pas possible de venir à bout
d'un tel adversaire en le combattant de front, les hommes de
Yazid lancèrent sur lui une grêle de flèches.
Abbas n'avait plus qu'un souci : protéger coûte
que coûte l'outre et la porter intacte au campement. Un ennemi
perfide, jaillissant tel un diable de derrière une dune de
sable, porta un coup terrible tranchant net sa main droite. En
un éclair Abbas saisi son épée de la main gauche, serrant
l'étendard contre sa poitrine.
Le lion devenu infirme, les poltrons
s'enhardirent. Ils vinrent plus près. encore plus près. Un coup
d'épée blessa profondément le bras gauche. Abbas serra l'outre
entre ses dents, coinça l'étendard entre sa poitrine et sa
monture, et força le barrage. Il n'était plus habité que par la
pensée de Soukeina et des enfants, qui avaient mis en lui tous
leurs espoirs. Dans une prière silencieuse, il supplia Dieu de
l'épargner le temps de mener à bien sa mission.
Mais cela ne devait pas être. Une flèche
transperça l'outre. qui se vida en peu d'instants. Une autre se
ficha dans l'œil du héros désemparé par l'échec de son
entreprise. Un coup mortel fut asséné à Abbas par derrière, avec
une massue de fer. IL chancela et tomba sur le sable brûlant.
Sentant la mort approcher à grand pas, Abbas appela L'Imam
Hussein... Comme en réponse à son cri de détresse, il sentit sa
présence à ses côtés. IL ne voyait rien qu'un brouillard
rougeâtre car un œil avait été percé d'une flèche, et l'autre
était noyé de sang. IL ne pouvait voir, mais il sentit son
Maître s'agenouiller près de lui, et soulever sa tête, et la
poser sur ses genoux. Aucun d'eux ne parla pendant plusieurs
secondes car tous deux étaient brisés par l'émotion. A la fin,
l'Imam Hussein rompit le silence, parlant d'une voix entrecoupée
de sanglots :
- Abbas, mon frère, comment t'ont-ils traité...
- Tu es venu, mon Maître ! Je craignais de ne
pouvoir te dire adieu, mais Dieu merci tu es venu ! Abbas laissa
glisser sa tête sur le sable. Tendrement l'Imam Hussein la prit
dans ses mains et la remit sur ses genoux, lui demandant
pourquoi il l'avait retirée.
- Mon Maître ! Quand toi, tu rendras ton dernier
soupir, personne ne sera près de toi pour prendre ta tête sur
ses genoux, ni pour te réconforter. C'est pourquoi il vaut mieux
que ma tête repose sur le sable lorsque je rendrai l'âme, tout
comme ce sera le cas pour toi-même. Et puis je suis ton
serviteur et toi tu es mon Maître, et il n'est pas convenable
que je pose ma tète sur tes genoux. L'Imam Hussein regardait le
visage de ce frère si dévoué, et il ne pouvait retenir ses
sanglots.
- Mon Maître, je voudrais exprimer mes dernières
volontés. Quand je suis venu au monde, ton visage est la
première chose que j'ai vue, et je voudrais pouvoir le
contempler encore à l'heure de rendre l'âme. Mon deuxième
souhait est que tu ne ramènes pas mon corps au campement.
J'avais promis à Soukeina de lui rapporter son outre pleine
d'eau, et je n'ai pu tenir ma promesse. Je n'ose donc pas me
trouver en sa présence, même après ma mort. Et puis depuis ce
matin tu as subi tant d'épreuves, ô mon Maître, que je ne veux
pas que tu épuises tes forces en transportant mon corps. Enfin
je' ne veux pas que tu laisses Soukeina venir jusqu'ici. Je sais
quelle affection elle éprouvait pour moi. Me voir dans cet état
pourrait la tuer
- Abbas, je te promets de respecter tes
dernières volontés. Mais moi aussi je veux te demander une
faveur. Depuis ton enfance tu m'appelles, ton Maître. Au moins
une fois appelle-moi ton frère !
-L'Imam Hussein nettoya le sang qui aveuglait
l'œil resté valide. Les deux frères échangèrent un long regard
d'adieu. Abbas murmura :
- Mon frère ! Mon frère ! Et avec ces mots il
rendit le dernier soupir.
L'Imam Hussein s’effondra :
- O Abbas ! Qui nous défendra désormais,
Soukeina et moi ?
***
La mère scrutait le visage de son enfant. Sa
peau avait pris la couleur de la cendre. Sa maigreur était telle
que tous les os faisaient saillie. Les yeux fiévreux, angoissés,
enfoncés dans les orbites, semblaient chercher quelque chose. Il
entrouvrit ses lèvres sèches et dures sur lesquelles il passa
une langue qui ressemblait à un os desséché.
La mère regardait, impuissante. Elle attendait
que la mort vienne délivrer son enfant de cette interminable
agonie.
-Mais quelle mère peut regarder son enfant
mourir ainsi de faim et de soif ? Ne pouvait-elle rien faire
pour lui donner un peu de l'eau qui coulait à flots, quelques
centaines de mètres plus loin ? Depuis trois jours tout le camp
se mourait de soif. Pendant un jour la mère avait pu allaiter
son enfant, puis le lait s'était tari... Une pensée fugitive
traversa son esprit : prendre l'enfant dans ses bras et courir,
courir jusqu'au fleuve et y plonger le petit moribond ! Mais ce
n'était qu'une idée folle, qu'elle rejeta aussitôt. Que
penserait son époux, l'Imam Hussein, d'une telle initiative ?
N'avait-il pas eu son lot de tourments depuis le matin, perdant
l'un après l'autre ses amis, ses parents, et rapportant
lui-même, dans ses bras, jusqu'au campement, leur dépouille
vidée de sang ?
Chaque instant qui passait aggravait l'état de
l'enfant. Chaque instant qui fuyait avivait l'angoisse de la
mère. Elle ne savait que faire. Elle se leva. Elle serra
l'enfant dans ses bras, tournant en rond dans la tente
surchauffée. Un bruit léger derrière elle la fit tressaillir.
C'était l'Imam Hussein qui entrait. Ne pouvant réprimer plus
longtemps son angoisse, elle le supplia :
- Mon Maître ! Mon enfant innocent est en train
de mourir de soif ! Pour l'amour de Dieu, fais quelque chose
pour lui !
L'Imam Hussein la regarda, il regarda l'enfant.
Il se rendait compte à quel point les craintes de la mère
étaient fondées. IL réfléchit un instant, et lui dit :
- Omm Rabab, donne-moi Abdallah ! Je vais
demander à l'armée de Yazid de lui donner à boire ! Emportée par
la joie, à l'idée que son nourrisson allait enfin pouvoir
étancher sa soif, Omm Rabab le tendit à son père.
- Fais vite ! Le temps presse... Que Dieu te
vienne en aide ! Quand tu seras dehors, ne laisse pas Abdallah
en plein soleil, couvre-le avec ton vêtement ; dans l'état où il
est, il dessécherait comme une fleur exposée à la fournaise.
Omm Rabab suivit l'Imam Hussein à l'entrée de la
tente, et resta là, debout, le regardant s'éloigner vers l'armée
de Yazid.
Les soldats virent l'Imam Hussein venir à leur
rencontre. Comme il avait changé en un jour ! Comme il était
devenu méconnaissable ! Son dos s'était voûté, ses cheveux et sa
barbe étaient devenus presque blancs, tant il avait enduré de
tourments et de peines depuis le matin. Ils voyaient qu'il
portait quelque chose sous son vêtement. Un grand nombre pensait
que ce devait être le Saint Coran, et qu'il souhaitait sans
doute s'en remettre à l'arbitrage du Livre pour décider entre
lui et Yazid. L'Imam Hussein approcha encore, jusqu'à ce qu'il
soit certain que tous pourraient voir distinctement ce qu'il
voulait leur montrer. Alors il sortit Abdallah et l'éleva à bout
de bras. Il déclara d'une voix forte :
- O soldats de Koufa et de Damas ! Je suis venu
ici sur l'invitation des v6tres pour leur prêcher les Principes
de l'Islam. Au lieu de nous traiter, moi et les miens, comme vos
invités, vous nous avez trahis. Vous nous empêchez même de boire
la moindre goutte d'eau depuis trois jours. Vous avez tué mes
fidèles amis, mes neveux, mes frères, mon fils... Si dans votre
esprit nous avons commis un crime impardonnable en refusant de
nous incliner devant Yazid le dictateur, mon enfant que, voici,
qui est encore un nourrisson, n'a commis aucune faute, lui !
Depuis trois jours il n'a reçu aucune nourriture. Il est en
train de mourir de soif... L'Islam est la Religion que vous
affirmez suivre, et c'est au nom de l'Islam que je vous conjure
de donner à boire à cet enfant innocent. Je suis sûr que
nombreux sont ceux parmi vous qui ont des enfants de cet âge. Je
vous supplie, pour l'amour de vos enfants, de ne pas laisser
celui-ci mourir de soif !
Les paroles de !'Imam Hussein, et la vue
d'Abdallah mourant de soif, bouleversèrent ces hommes qui
n'avaient pourtant pas hésité à massacrer des garçons de douze
et quatorze ans. Certains ne pouvaient retenir des larmes.
Plusieurs commençaient à chuchoter que l'on devrait demander à
Omar fils de Saad, le commandant de l'armée, la permission de
désaltérer l'enfant. L'Imam Hussein reprit :
- Armée de Yazid ! Peut-être certains parmis
vous craignent-ils que ma demande ne soit une ruse pour obtenir
de l'eau pour moi-même, pour apaiser ma propre soif. Je vous
jure que je suis incapable de ce genre de ruse ! Pour vous
démontrer ma bonne foi, je suis prêt à vous confier mon enfant,
pour que vous lui donniez vous-mêmes à boire. Ce n'est que
lorsque vous l'aurez vous-mêmes désaltéré que vous me le
rendrez. Je vais poser Abdallah par terre. Ainsi n'importe
lequel d'entre vous pourra venir le prendre...
En disant cela, l'Imam Hussein étala un morceau
d'étoffe sur le sol et y déposa Abdallah. Son geste acheva de
ramener des sentiments humains dans le cœur des soldats de
Yazid. Plusieurs se rendirent auprès d'Omar fils de Saad. et lui
dirent qu'il ne pouvait pas refuser un peu d'eau à un enfant à
peine âgé de quelques mois. Omar se rendit compte que, s'il
refusait, certains de ses hommes étaient prêts à se révolter
contre lui. Il se tourna vers son archer Harmala, qui était un
tireur d’élite :
Harmala ! Voici pour toi l'occasion de gagner la
reconnaissance du Calife Yazid ! Mets fin à cette situation qui
ne saurait durer plus longtemps : montre-nous ton adresse en
perçant la gorge de l'enfant !
Harmala imagina de quelles faveurs le prince ne
manquerait pas de le gratifier lorsqu'il apprendrait comment il
avait tiré Omar fils de Saad d'une situation embarrassante. Sans
perdre une seconde, il se leva, prit son arc et ses flèches, et
se posta au meilleur endroit pour viser sa cible. A la seconde
même où il décochait sa flèche, l'Imam Hussein s'était baissé et
avait reprit Abdallah dans ses bras.
La flèche manqua son but. Harmala sortit une
autre flèche de son carquois et visa soigneusement. Dans le
lointain, il apercevait une femme, debout à l'entrée d'une
tente... Sans doute la mère de l'enfant attendant, angoissée...
Cela le troubla, et la deuxième flèche se perdit elle aussi dans
le sable. Omar fils de Saad, qui avait vu les deux échecs de son
meilleur archer, s'impatientait. La situation risquait de
devenir critique pour lui. Quelques soldats, indignés de ce que
l'on était en train de faire, commençaient à murmurer. Il
fallait en finir, vite ! II fit à Harmala des promesses
délirantes. Mais ce n'était pas la peine, car l'archer se
sentait humilié d'avoir à deux reprises manquées sa cible. Il
ajusta avec soin son tir, bloqua sa respiration, et sur de lui
lâcha sa troisième flèche.
Un jet de sang inonda le visage de l'Imam
Hussein La flèche avait frappé avec tant de violence la fragile
gorge du tout petit enfant qu'elle l'avait emportée dans sa
course.
Mon fils ! A quel niveau de dégradation ces gens
sont donc arrivés, pour ne pas même épargner un enfant innocent
comme toi ! Accablé, l'Imam Hussein leva sans rien dire le corps
d'Abdallah vers le ciel, jusqu'à ce que la dernière goutte de
sang se fut perdue dans le sable.
Mon Dieu ! Tu es Témoin de ce qu'ils ont fait !
Il serra le corps sans vie d'Abdallah contre son cœur, te
couvrit de son vêtement, et retourna lentement vers le
campement. Il s'arrêta devant la mère dévorée d'angoisse.
Celle-ci vit le visage bouleversé de l'Imam Hussein, ses joues
couvertes de larmes et éclaboussées de sang. Elle sut ce qu'il
allait lui dire.
- Omm Rabab, en tant que ton époux et ton
maître, je te demande de me promettre de faire ce que je vais te
commander.
- Mon Maître, je ferai exactement ce que tu
m'ordonneras. Mais dis-moi ce qu'ils ont fait à mon enfant. Tous
les hommes de la famille sont morts en combattant
courageusement, mais mon fils était trop jeune pour cela ! Lui
ont-ils au moins donné à boire, avant de le tuer ? Même aux
animaux on donne à boire avant de les égorger...
- Omm Rabab, je te demande de ne pas appeler la
Colère de Dieu sur ceux qui ont tué ton fils. Hélas, ils ne lui
ont pas offert la moindre goutte d'eau. A la demande que je leur
aie faite, ils ont répondu en lui lançant une flèche !
L'Imam Hussein sortit le petit corps de sous son
vêtement, et le tendit â son épouse. Omm Rabab le serra contre
elle, et s'effondra en hurlant de douleur. Quelle mère pourrait
voir son enfant, son nourrisson dans cet état, et rester calme
et impassible ? Zaynab et les autres femmes vinrent consoler la
malheureuse mère. Au bout d'un long moment, celle-ci s'approcha
de l'Imam Hussein
Mon Maître, je te demande d'ensevelir de tes
propres mains mon pauvre Abdallah, Car je sais que lorsque tu ne
seras plus là, ces monstres n'hésiteront pas à profaner les
restes de nos Martyrs. Alors l'Imam Hussein, sans personne pour
l'aider, pour le soutenir, pour le consoler, creusa de ses
propres mains une petite tombe dans le sable. Il y déposa le
petit corps sans vie. Quant il eut refermé la tombe, et récité
la Fatiha, il leva le visage vers le ciel :- Mon Dieu ! Tu es
Témoin que je n'ai pas failli à mon devoir, et que je t'ai
offert en sacrifice tous ceux Que j'aimais, même mon bébé, même
Abdallah !
***
L'Imam Hussein était seul. Tout seul, sans
personne pour l'aider, sans personne pour le défendre. En face,
il y avait une armée forte de près de cinq mille hommes,
assoiffés de son sang. Il était assis sur le sable, près de la
tombe d'Abdallah. Il écoutait le roulement des tambours de
guerre, et les cris poussés par les hommes de Yazid :
- N'y a-t-il personne pour venir nous combattre
? L'Imam Hussein se demandait s'ils s'attendaient vraiment à ce
qu'il reste encore quelqu'un pour les combattre, ou s'ils ne
poussaient leur clameur que pour se moquer de lui. Ne
savaient-ils pas que tous ses courageux amis, ses Chiites
fidèles, avaient tous versé leur sang pour le défendre ?
Ignoraient-ils qu'ils avaient massacré tous ses proches, ses
fraiser, ses cousins, ses neveux, ses fils ?
Il ne restait plus maintenant, avec l'Imam
Hussein, que les femmes et les enfants. Et aussi Ali Zayn
Abidine, cloué au lit depuis plusieurs jours par une fièvre
dévorante, trop faible même pour lever seulement la tête...
Le soleil déclinait sur la plaine de Karbala.
Les ombres s'allongeaient sur le sol. Les cris des hordes
omeyyades devinrent plus vociférant, les appels au combat se
firent plus pressants. Quelques soldats, plus impatients que
d'autres, s’approchèrent :
- Hé Hussein ! Où sont donc passés tes soldats
qui semblaient si pressés de mourir pour toi ? Où sont donc tes
parents, tes frères, tes cousins, qui avaient juré de te
protéger et d'empêcher quiconque d'élever la voix contre toi ?
L'Imam Hussein se leva. Il marcha jusqu'au
milieu du campement, et il appela les femmes de la
Famille du Prophète :
- Zaynab et Kolsoum, mes sœurs, Omm Layla, Omm
Rabab, et vous mes filles, Rokayya, Soukeina ! Et toi aussi
Fizza, ma nourrice ! Venez toutes. L'heure de nous dire adieu a
sonné !
Toutes elles accoururent à son appel. Toutes
elles se pressèrent autour de lui. Zaynab prit la parole :
- Mon frère, est-ce bien vrai que tu vas partir
pour ton dernier voyage ? Que nous ne te reverrons plus vivant ?
Vas-tu partir en nous laissant seules, à la merci de ces brutes
sauvages ?
-Oui Zaynab ! Le moment est arrivé, en vue
duquel notre mère t'a préparée depuis ta plus tendre enfance. Je
suis bien triste de vous laisser, car je sais que vos
souffrances ne vont pas prendre fin aujourd'hui, mais commencer
!
-O mon frère bien aimé ! Quand tu seras au
Paradis, tout à l'heure, je te supplie de parler à notre
grand-père en notre faveur ! Demande-lui d'intercéder pour que
nous venions vite vous rejoindre, et pour que nous soient
épargnés les outrages et les ignominies qui nous attendent en ce
monde !
-Zaynab, si tu quittais ce monde si vite, qui
donc s'acquitterait de la mission que tu dois remplir ? Qui
mènerait à son terme la tâche que je laisse inachevée ? Zaynab
je te confie mes orphelins et mes veuves, et ceux et celles de
mes courageux compagnons. C'est maintenant à toi, Zaynab de les
diriger, de veiller sur eux, de prendre soin d'eux et de les
consoler. Je mourrai en paix si tu me promets, Zaynab, d'être
pour eux tous ce qu'étaient tous ceux qu'ils ont perdus
aujourd’hui !
L'Imam Hussein regarda longuement sa sœur
Zaynab, et il reprit :
-Zaynab, je te recommande particulièrement de
veiller sur mon fils Ali Zayn Abidine; que la maladie a conduit
à deux doigts de la mort. C'est lui mon Successeur. Il te faut
coûte que coûte le protéger. Je te recommande aussi Soukeina ma
petite. fille, qui ne m'a jamais Quitté, pas même un seul jour.
Console-la du mieux que tu le pourras. Je me souviens de quelle
manière elle a demandé à son oncle Abbas de rapporter de l'eau ;
mais depuis sa mort elle n'a pas soufflé un mot. Quand vous
recevrez à boire, ,après ma mort, donne-lui à boire à elle en
premier.
Chacun des mots que prononçait l'Imam Hussein
pénétrait dans le cœur meurtri de sa sœur. Zaynab était
incapable de répondre. Tout ce qu'elle pouvait faire était de
hocher la tête pour montrer Qu'elle avait bien compris, et
qu'elle ferait son devoir.
- Zaynab, les hommes de Yazid vont vous prendre
comme prisonniers. Peut-être arracheront-ils les voiles des
femmes. Peut-être vous exhiberont-ils dans les rues de Koufa et
de Damas. Peut-être vous attacheront-ils ou vous chargeront-ils
de chaînes.
Peut-être même iront-ils jusqu'à vous frapper et
vous torturer, vous les femmes et les enfants de la Maison du
Prophète ! C'est une longue période de dures épreuves qui
commence pour vous tous, Zaynab. Je te demande de ne jamais
perdre patience, de ne jamais perdre espoir. Zaynab, c'est à
toi, à toi seule, qu'il reviendra de redonner courage aux
enfants et aux femmes, et de leur demander sans cesse de prier
Dieu de les aider à tout supporter. N'oublie jamais, Zaynab, que
nous, Gens de la Maison du Prophète, nous devons toujours rester
fermes à l'heure des épreuves, sans même jamais maudire nos
bourreaux !
Quand l'Imam Hussein eut fini de parlé, Zaynab
le regarda à travers ses larmes et dit, d'une voix douce :
- Hussein, mon frère, je te promets de faire
exactement tout ce que tu m'as commandé. Mon frère, prie pour
moi, que Dieu me donne la force et la patience dont j'aurai
besoin. Avec le secours de Dieu Tout Puissant, j'assumerai
toutes les responsabilités qui m'incombent désormais. et je
montrerai à tous que je suis Zaynab, la sœur de Hussein, la
fille d'Ali et Fatima, la petite-fille de l'Envoyé de Dieu !
L'Imam Hussein embrassa longuement sa sœur, puis
il se tourna vers la fidèle Fizza, sa nourrice, qui l'aimait
comme son propre fils. Elle avait promis à Fatima, la mère de
l'Imam Hussein, de veiller sur lui, de ne jamais le quitter. Et
malgré son grand âge, pour tenir sa promesse, elle n'avait pas
hésité à se lancer dans ce long et périlleux voyage, malgré tous
les efforts de l'Imam pour l'en dissuader.
L'Imam Hussein entra sous la tente où gisait,
toujours inconscient, son fils Ali Zayn Abidine. Il lui toucha
l'épaule, en disant :
- Mon fils, je viens te dire adieu. Lève-toi, et
embrasse-moi pour la dernière fois. Ali Zayn Abidine s'éveilla
de sa torpeur. Il ouvrit les yeux, vit son père qu'il eut du mal
à reconnaître tant ses traits accusaient les épreuves de la
journée. Avec un effort surhumain il réussit à s'asseoir sur son
lit.
- Mon Dieu ! Qu'ont donc fait- les ennemis à mon
père, pour qu'il en soit si affecté ? Père, où est mon oncle
Abbas, où est mon frère Akbar ? Où sont mes cousins Qasim, et
Aoun et Mohammad ? Comment est-il possible que tu sois dans un
tel état si un seul d'entre eux est encore vivant pour te
protéger ?
- Mon fils, tous ont goutté le Martyre en me
défendant ainsi que la cause de l'Islam. Il ne reste plus aucun
homme dans le camp, à part toi et moi. C'est maintenant mon tour
d'aller combattre et de mourir les armes à la main. Je suis venu
te dire adieu.
A ces mots, Ali Zayn Abidine se mit debout, et
dit en chancelant :
- Père ! Tant que je serai en vie tu ne peux
être tué ! Je demande ton autorisation d'aller au combat comme
ont fait tous les autres avant moi !
Mais il était brûlant de fièvre. Il ne put
rester debout, ses jambes ne le portaient pas...
- Mon fils, répondit l'Imam Hussein, je
t'ordonne, en tant que ton père et ton Imam, de rester dans ce
lit. Ton devoir est d'accompagner tes tantes, ta mère et tes
sœurs, et les autres femmes en captivité. Ton devoir est de
marcher dans les rues de Koufa et de Damas les mains et les
pieds chargés de chaînes. Ton devoir est de supporter les
insultes à la Cour de Yazid, et de subir tout cela avec fermeté
d'âme et patience. Ton devoir est de montrer à tous, à Yazid
comme aux Musulmans, aux vivants et aux générations futures, que
nous, Gens de la Maison du Prophète, nous pouvons supporter
toutes les épreuves et toutes les peines avec une Foi
indéfectible en Dieu et en notre Cause. Ton devoir, mon fils,
est de prouver à tous, en tous lieux et à toutes les époques,
que le véritable combat, le véritable DJihad, est de montrer sa
Foi quand sonne l'heure des épreuves, quand on rencontre les
pires difficultés, les plus éprouvantes situations. Ce que tu
vas souffrir, mon fils, est mille fois pire que la mort, car la
mort apporte le soulagement. Mais toi, mon fils, tu devras vivre
des années et des années, avec le souvenir des plus cruelles des
souffrances !
L'Imam Hussein serra son fils contre son cœur.
Le père et le fils se séparèrent pour toujours. Ali Zayn
Abidine, accablé de chagrin autant que par sa maladie,
s'effondra inconscient. La Miséricorde de Dieu lui épargna
d'assister au départ de son père.
***
Ses adieux terminés, l'Imam Hussein enfourcha
son cheval Zuljanah. Zaynab, surmontant sa propre peine,
s'occupait de réconforter chacun. L'Imam Hussein éperonna sa
monture, mais Zuljanah demeura immobile. Que se passait-il donc
?
L'Imam Hussein, regardant tout autour, découvrit
sa petite fille, Soukeina, qui tenait les pattes avant du cheval
en murmurant :
-Zuljanah, je t'en supplie, n'emporte pas mon
père sur le champ de bataille d'où personne n'est revenu
aujourd'hui. Zuljanah mon oncle Abbas est parti chercher de
l'eau, mais il n'est jamais revenu. Zuljanah, j'ai entendu
parler mon père : il veut partir pour toujours et ne reviendra
jamais. Zuljanah, n'emporte pas mon père, si tu ne veux pas me
voir orpheline, sans personne pour m'aimer ni s'occuper de moi.
L'Imam Hussein sauta à terre et prit Soukeina
dans ses bras.
-Soukeina, ma chérie, pourquoi n'es-tu pas
restée sous la tente ? Ta mère a besoin que tu la consoles,
après la mort d'Abdallah. Soukeina regarda son père dans les
yeux.
-Papa, dis-moi : ne pars-tu pas, pour ne jamais
revenir ? N'es-tu pas sur le point de laisser ta Soukeina pour
toujours ? Papa, comment ta Soukeina pourra-t-elle survivre sans
toi ? Quand tu as ramené le corps sans vie de mon frère Akbar,
j'ai cru que j'allais mourir de chagrin. Mais tu étais là, mon
petit Papa. Tu étais là, et tu m'as consolée. Quand tu m'as dit
que mon oncle Abbas était parti pour le Paradis et que je ne le
verrai plus, j'ai cru devenir folle de tristesse, mais tu as su
encore me réconforter. Dis-moi, Papa : quand tu seras parti, qui
restera pour me parler, pour me rassurer. Qui partagera mes
peines, qui me diront quelques mots de réconfort ? Je ne te
laisserai pas partir, Papa. Tu ne partiras pas !
Rassemblant tout son courage, l'Imam Hussein
répondit à sa fille :
- Soukeina, ma chérie ! Comment pourrais-je
t'expliquer que je dois partir pour combattre et être tué ?
Comment pourrais je te faire comprendre que je dois mourir pour
la Cause de la Justice et de la Vérité, et que pour cette Cause,
je dois sacrifier tout ce que j'aime le plus au monde ? Tout ce
que je peux te dire, c'est que la vie dans ce monde ne dure pas
très longtemps. Ma chérie, je ne fais que partir un peu avant
toi, mais tu viendras me rejoindre bientôt au Paradis.
Maintenant Soukeina, il faut que tu me laisses partir. Ne me
retiens pas. Mais adresse-moi plutôt ton plus joli sourire pour
me dire au revoir !
-Papa, tu dis que je te rejoindrai au Paradis.
Promets-moi, Papa, que ce sera bientôt, très bientôt !
Promets-moi de demander à Dieu que nous ne soyons pas séparés
longtemps. Et promets-moi encore, mon petit Papa, puisque je ne
te verrai plus, de venir dans mes rêves toutes les nuits.
Promets-le-moi, Papa ! S'il te plaît, promets-le-moi !
- Je te le promets, ma chérie. Je te le promets.
Soukeina se laissa glisser des bras de son père.
Elle l'embrassa, et resta debout prés du cheval. L'Imam Hussein
enfourcha Zuljanâh. Il eut un dernier regard pour sa petite
fille, un dernier sourire baigné de larmes.
- Zuljanah ! C'est la dernière fois que je te
monte. Emporte-moi là où m'attend mon destin. Emporte-moi au
terme de mon voyage ! Zuljanah, éperonné, s'élança vers le champ
de bataille, là où résonnaient les tambours de guerre et les
clameurs réclamant encore du sang. Soukeina, immobile, agitait
sa petite main pour dire adieu à son père.
***
- Soldats de Yazid ! Je suis venu vous demander
si vous me connaissez. L'Imam Hussein, qui avait revêtu la
tunique et le turban de son grand-père, le Messager de Dieu,
faisait face, seul, aux cinq mille hommes de l'armée omeyyade
-Soldats de Yazid ! Pour ceux d'entre vous qui
ne me connaîtraient pas, je suis Hussein, le petit-fils du
Prophète Mohammad, que vous reconnaissez comme le Prophète de
l’Islam ! Je suis le fils de Fatima, la fille du Prophète, et
d'Ali, le cousin du Prophète. Je suis le dernier des cinq
personnes à propos desquelles le Prophète a parlé maintes et
maintes fois. Nombreux sont ceux parmi vous qui ont vu et
entendu le Prophète. A ceux-là, je demande s'ils ne se
souviennent pas avoir vu le Prophète me porter sur ses épaules,
en même temps que mon frère Hassan, quand nous étions enfants ?
N'ont-ils pas entendu le Prophète dire que j'étais le plus cher
de ses enfants ? N'ont-ils jamais vu les yeux du Prophète
mouillés de larmes lorsque j'avais la moindre peine, le moindre
chagrin ? Le Prophète n'est plus, mais moi je suis ici devant
vous ! Vous avez blessé mon cœur en massacrant sans pitié mes
fils, mes frères, mes neveux, mes fidèles compagnons. Vous
n'avez pas épargné mon fils Abdallah, pauvre nourrisson innocent
qui ne vous avait fait aucun mal ! Chacun d'eux a été tué alors
qu'il souffrait de la faim et de la soif et depuis plus de trois
jours vous avez refusé à toute ma Famille la moindre parcelle de
nourriture, la moindre goutte d'eau, malgré la chaleur
étouffante qui règne dans cette plaine. Au Nom de Dieu, je vous
demande ce que je vous ai fait pour mériter un tel traitement ?
-Omar fils de Saad répondit à l'Imam Hussein :
Hussein, tu nous fatigues avec tes discours !
Nous t'avons laissé la possibilité de reconnaître le Calife
Yazid comme ton Maître spirituel et ton Chef politique. et te
soumettre à ses lois et à sa volonté dans tous les domaines,
reconnais le comme Commandeur des Croyants et Successeur du
Prophète ! Tu sauveras ta vie, et tu épargneras souffrances et
humiliations à ta famille. Tu n'as pas d'autre choix !
- Omar fils de Saad ! Ton père était un
Compagnon du Prophète. Toi-même tu as été témoin de ce que j'ai
dit car tu accompagnais souvent ton père quand il rendait visite
à mon grand-père. Crois-tu que je vais reconnaître un débauché
comme mon Maître spirituel et comme le Successeur du Prophète ?
Crois-tu que je vais accepter les changements et les déviations
qu'il veut introduire dans la Religion sans rien dire ? Crois-tu
que je me soumettrais à une telle abjection pour sauver ma vie
et épargner souffrances et humiliations aux femmes et aux
enfants de la Maison du Prophète ? Si l'abandon des Principes de
l'Islam et des Enseignements du Coran est le prix que tu
demandes pour ma vie et l'honneur de ma Famille, sache que je
rejette ton offre méprisable !
Cela suffit, Hussein ! Tu refuses la seule et
unique chose que nous te demandons reconnaître autorité
religieuse du Calife Yazid, et le droit pour qui de décider ce
qu'il veut dans toutes les questions religieuses. Tu ne discutes
avec nous que pour gagner du temps. Nous savons bien que tu n'as
aucune chance contre toute notre armée. Dans l'état où tu es
même le plus faible de mes soldats te vaincrait sans effort...
L'insulte proférée par Omar fit bouillonner le
sang de l'Imam Hussein Lui, le fils du Lion de Dieu mit la main
au fourreau, sortit son glaive et rugit, d'une voix puissante :
- Omar fils de Saad ! Je propose le combat en
duel non seulement au plus fort et au plus courageux de tes
hommes, mais encore à tous ceux que tu voudras envoyer me
combattre, l'un après l'autre!
Comme un serpent glacé et hideux, la peur
s'insinua dans les veines, se lova dans le cœur des cinq mille
hommes massés en face de l'Imam Hussein Tous se souvinrent
d'Ali, le père de Hussein, qui avait de la sorte provoqué et
défait tant et tant d'adversaires autrement courageux qu'eux !
Aucun n'eut le courage de relever le défi lancé par cet homme
âgé de près de soixante ans, couvert de blessures, épuisé,
affamé, à moitié mort de soif ! Omar fils de Saad ordonna à ses
archers de lancer une volée de flèches vers l'Imam Hussein, à sa
cavalerie et à son infanterie de manœuvrer pour l'encercler.
L'Imam Hussein lança son cheval contre ceux qui
se préparaient à l'attaquer. Son épée fauchait tous ceux qui
étaient à sa portée. Comme une flèche, il traversa l'aile gauche
de l'armée omeyyade, décrivit un cercle pour aller mettre l'aile
droite en déroute, revint semer la confusion en plein cœur de la
horde épouvantée. Tous ces lâches ne pensaient qu'à sauver leur
vie méprisable pour jouir des récompenses que Yazid leur avait
promises en contrepartie de la tête de l'Imam Hussein Ceux qui
voyaient le petit-fils du Prophète fondre sur eux suppliaient à
genoux qu'il leur laisse la vie sauve. Les autres fuyaient dans
toutes les directions.
Le champ de bataille avait été nettoyé de tous
ces couards. Le soleil venait de se coucher. L'Imam Hussein
pensa, qu'il avait le temps d'accomplir la Prière du Maghreb. Il
remit son arme au fourreau, descendit de monture. Omar qui
l'observait de loin pensa que c'était le moment de l'attaquer.
Mais personne ne voulant se risquer à approcher le Saint Imam,
Omar n’ordonna de l'ensevelir sous une pluie de flèche, de
pierres, de morceaux de bitume enflammé. L'Imam Hussein, qui
était déjà couvert de blessures de la tête aux pieds, reçut
ainsi plusieurs coups mortels, l'un après l'autre. Il perdait
son sang en abondance. Il décida de prier immédiatement. Ne
pouvant aller jusqu'au fleuve pour faire ses ablutions, il se
servit du sable brûlant, et entra en Prière.
Omar fils de Saad appela ses soldats pour aller
trancher la tête de l'Imam Hussein pendant qu'il était en train
de prier. Mais personne n'osait approcher le héros moribond.
Des promesses mirobolantes décidèrent finalement
Chamir le Maudit, accompagné par Omar en personne, à sauter sur
le dos de l'Imam Hussein alors que celui-ci achevait de prier.
Chamir leva son sabre, évaluant son coup.
L'Imam Hussein était trop faible maintenant pour
relever seulement la tête. Il la tourna un peu sur le côté. Il
aperçut Chamir. D'une voix faible, presque inaudible, il demanda
:
-Chamir, j'ai soif ! Avant d'accomplir ce que tu
veux faire, donne-moi un peu à boire !
Pour toute réponse, Chamir frappa, de toutes ses
forces.
***
Zaynab, qui s'était enveloppée de la tête aux
pieds dans un rand voile, était montée sur une coltine, tout
près du campement. Elle avait assisté, soulevée d'enthousiasme,
aux exploits de son frère, à la débandade de toute une armée
causée par un seul homme. L'Imam Hussein, son frère, était bien
le digne fils de l'Imam Ali. Mais le vent s'était levé,
soulevant une fine poussière de sable rouge. Maintenant Zaynab
ne distinguait plus très bien ce qui se passait. Elle
écarquillait les yeux, essayant d'apercevoir quelque chose. Dans
l'embrasement du ciel d'où le soleil venait de se retirer, elle
vit soudain se découper, comme en ombre chinoise, la tête de
l'Imam Hussein, que Chamir portait comme un trophée au bout
d'une pique.
Les tambours de guerre retentirent dans la
plaine de Karbala. L'armée omeyyade annonçait sa victoire...
***
La clarté de la lune ne parvenait guère à
traverser l'épais manteau de poussière qui avait envahi le ciel.
La nuit était sombre sur la plaine de Karbala, où les tentes du
campement de l'Imam Hussein achevaient de brûler.
Peu après le Martyre de l'Imam, la horde sans
âme s'était ruée à l'assaut. Tout avait été pillé, dévasté. La
Famille du Prophète n'accumulait pas les parures ni les objets
de valeur, et les pillards avaient été frustrés du butin qu'ils
escomptaient. Ils avaient quand même arraché aux veuves et aux
orphelins tout ce qu'ils avaient pu leur prendre, et s'étaient
vengés de leur déception en les frappant, en les fouettant...
Avant de quitter le campement qu'ils avaient mis
à sac, les suppôts de Yazid avaient incendié les tentes. Zaynab,
à qui l'Imam Hussein avait confié les survivants du massacre,
s'était précipitée vers Ali Zayn Abidine, qui gisait sans
connaissance. Elle l'avait secoué, réveillé, lui avait demandé :
-O fils de mon frère ! O notre Imam ! Les
monstres ont mis le feu au campement. Devons-nous rester dans
les tentes, et abréger ainsi nos souffrances, éviter les
outrages, les humiliations ? Où devons-nous sortir pendant qu'il
est encore temps ?
Rassemblant ses faibles forces, Ali Zayn Abidine
s'était redressé :
- Ma tante, c'est notre devoir religieux de
faire tout notre possible pour rester en vie, aussi pénible et
peu désirable que puisse être ce qui nous attend !
Maintenant, ce qui restait de la Famille du
Prophète s'était regroupé dans les débris d'une tente à moitié
épargnée par l'incendie. Zaynab avait rassemblé les enfants,
environ une quarantaine, et les femmes les comptaient, les
identifiaient un par un pour s'assurer qu'aucun ne manquait.
Quelle ne fut pas la consternation de Zaynab, d'Omm Rabab, et de
tous les survivants en s'apercevant que Soukeina n'était pas là
! Laissant le campement à la garde des autres, Zaynab et Kolsoum
se lancèrent à sa recherche. Longtemps elles errèrent dans la
nuit sombre, marchant au hasard dans le désert. Elles appelaient
:
- Soukeina ! Où es-tu ? Soukeina ! Réponds !
Mais seule la plainte du vent répondait à leurs
appels.
En désespoir de, cause, Zaynab se dirigea vers
l'endroit où reposait le corps de l'Imam Hussein Avant même de
l'atteindre, elle cria, des sanglots dans la voix :
-Hussein, mon frère ! Je ne parviens pas à
retrouver Soukeina ! Hussein, mon frère ! J'ai perdu ta fille
chérie, que tu m'avais confiée ! Hussein, mon frère ! Dis-moi où
elle est !
Comme Zaynab arrivait près du corps sans vie de
l'Imam, la lune parut dans le ciel. A travers une déchirure dans
les nuages de poussière, elle éclaira le champ de bataille
endormi. Zaynab vit alors sa nièce. Soukeina dormait, serrée
contre son père, le visage reposant sur sa poitrine.
- Soukeina ! Soukeina ! Réveille-toi ma chérie !
Soukeina ! Soukeina ! Que fais-tu ici ?
Soukeina leva vers sa tante son visage encore
plein de sommeil. Sous la sombre clarté des rayons de lune
filtrés par les nuages de sable, Zaynab vit les yeux de sa
nièce. On aurait dit que tout son cœur, toute sa vie avaient été
emportés par les larmes que l'enfant avait versées. Zaynab
éloigna Soukeina du cadavre décapité de son père. La petite
fille lui raconta comment, après la ruée sauvage des hommes de
main du tyran, elle n'avait eu qu'une pensée : retrouver son
père, pour lui confier sa peine. Elle avait marché droit devant
elle, en l'appelant. Elle s'était laissée guider par le murmure
du vent. Quand elle avait ainsi découvert le corps de l'Imam
Hussein, elle lui avait tout raconté. Tout ! Tout ce qu'elle
avait souffert après son départ. Et tout ce que chacun avait
enduré. Et comment un soudard lui avait arraché les boucles
d'oreille que son père lui avait offertes, déchirant le lobe des
oreilles, couvrant son visage de sang. Et comment cette brute
inhumaine, rendue furieuse par les pleurs de l'enfant l'avait
fouettée, fouettée, fouettée ! A la fin, épuisée, Soukeina avait
posé sa tête sur la poitrine de son père, comme elle l'avait
fait tant de fois par le passé. Elle s'était endormie. Zaynab
montait la garde. Tout le monde dormait dans ce qui restait de
la tente à demi consumée. Les femmes formaient un cercle. Les
enfants étaient au centre. Soudain, des pas ! Des silhouettes,
éclairées par des torches, approchaient.
-Que voulez-vous encore ? Vos gens nous ont déjà
tout volés. Laissez-nous ! Laissez les pauvres enfants prendre
un peu de repos. Si vous tenez vraiment à vous assurer qu'il n'y
a plus rien à dérober, revenez demain ! Il n'y a ici que des
femmes et des enfants sans défense... Nous n'allons pas
disparaître pendant la nuit !
Une voix féminine répondit, d'un ton poli et
plein de respect :
- Madame, nous ne venons pas ici pour vous voler
quoi Que ce soit. Nous savons bien que ce que vous venez de dire
est vrai. Nous apportons un peu de nourriture, et de l'eau, pour
les enfants et les femmes endeuillées de votre camp.
Le petit groupe approcha encore. Zaynab put
distinguer une femme, précédant quelques soldats portant des
récipients pleins d'eau et de grands paniers remplis de pain.
Zaynab demanda à la visiteuse qui elle était :
- Madame, je suis la veuve de Hor. Mon époux
était général dans l'armée de Yazid. Il commandait un millier
d'hommes. Hier il est venu rejoindre votre frère et a combattu à
ses côtés. Quelques-uns des soldats d'Omar fils de Saad ont
craint que vous ne mourriez de faim et de soif, et de ne pouvoir
vous conduire jusqu'à Yazid, comme celui-ci leur a ordonné de le
faire. Ils m'ont demandé de les accompagner pour vous apporter à
boire et à manger.
-O ma sœur, répondit Zaynab. Nous avons tous une
dette envers votre mari, qui a donné sa précieuse vie pour
défendre Hussein Il était notre hôte, et nous n'avons rien pu
lui offrir, ni à boire, ni à manger !
Zaynab se souvint de la promesse qu'elle avait
faite à son frère, avant qu'il ne les quitte. Elle prit un broc
d'eau et alla réveiller Soukeina.
- Soukeina, mon enfant ! Il y a enfin de l'eau
pour toi. Lève-toi ! Bois ! Rafraîchis tes lèvres et ta gorge
desséchées !
- Ma tante, toi aussi tu es restée sans rien
boire depuis des jours. Pourquoi toi-même ne bois tu pas
- Bois, Soukeina ! Ni ton père, ni ton oncle
Abbas, ni ton frère Akbar n'ont encore bu l'eau fraîche des
sources du Paradis ! Ils attendent que tu aies d'abord étanché
ta soif. Bois, Soukeina, pour qu'eux aussi puissent boire l'eau
de Kawsar !
***
Après la mise à sac du camp de la Famille du
Prophète, les officiers de l'armée de Yazid s'étaient réunis
autour de leur commandant. Ils cherchaient un moyen d'assouvir
leur soif de vengeance. L'un d'eux suggéra de faire piétiner les
corps des Martyrs du camp de l'Imam Hussein sous les sabots des
chevaux. Omar fils de Saad trouva l'idée excellente, et ordonna
de la mettre à exécution. Mais plusieurs membres du clan des
Beni Asad déclarèrent qu'ils ne permettraient pas que l'on
profane de la sorte les cadavres de ceux des morts qui étaient
leurs parents. D'autres soulevèrent la même objection à propos
des compagnons de l'Imam Hussein, qu'ils soient ou non membres
de leur tribu. Finalement Omar fils de Saad ordonna que seul le
corps de l'Imam Hussein subirait ce traitement. On ferra
spécialement de neuf pour cette occasion plusieurs chevaux.
Quand les morts de l'armée de Yazid eurent été enterrés, quand
les corps des Martyrs eurent tous été décapités, les cavaliers
passèrent et repassèrent sur le corps de l'Imam Hussein, sur le
corps de l'enfant préféré du Saint Prophète, sur le corps de
l'un des deux Princes de la jeunesse du Paradis...
***
C'est un soleil de la couleur du sang qui se
leva sur le matin du 11 Moharrem. Etait-ce l'effet de la
poussière qui emplissait l'air au-dessus de la plaine de Karbala
? Ou bien l'astre du jour avait-il honte de devoir éclairer le
spectacle de la profanation des corps des Martyrs, de
l'humiliation de la Famille du Prophète ? Ou rougissait-il de
colère d'être le témoin impuissant de tant de bassesse et
d’ignominie ?
Omar fils de Saad était parti pour Damas, ne
voulant laisser à personne d'autre le soin d'annoncer sa
victoire au Calife. Les soldats de Yazid enchaînèrent les femmes
et les enfants. Les voiles qui masquaient aux regards les
visages des femmes avaient été arrachés. Les cous, les mains,
les pieds furent liés de cordes et de chaînes. Les mains des
femmes étaient attachées au cou des enfants. Tous furent hissés
sur des chameaux sans selle. La caravane se mit en mouvement.
Devant, en procession, venaient les têtes. Les têtes des
Martyrs, plantées au bout de piques. Soixante-dix-huit têtes,
soixante-dix-huit glorieux combattants de la Foi : outre l'Imam
Hussein, dix-sept membres de la Maison du Prophète et soixante
fidèles Chiites. La tête de l'Imam Hussein précédait les autres.
Derrière la caravane, couvert de lourdes chaînes, titubant de
fièvre et d'épuisement, Ali Zayn Abidine suivait à pied.
La caravane marchait vite. Quand parfois un
enfant glissait et tombait à terre, la femme à laquelle il était
lié tombait également. Alors un soudard se jetait sur eux,
levait son fouet, et frappait, frappait...
Au milieu de l'après-midi, on arriva sous les
murs de Koufa. Pendant qu'un messager était dépêché auprès du
Gouverneur Obeidoullah, les soldats se reposèrent à l'ombre, se
restaurèrent, se rafraîchirent... Les captifs demeurèrent en
plein soleil, sans boire ni manger.
Le messager revint. Obeidoullah fils de Ziyad
attendait ses prisonniers au palais. Le cortège devait suivre
les principales rues de Koufa et traverser le marché principal.
On se remit en marche. Un crieur allait devant :
-Habitants de Koufa ! Hussein fils d'Ali, qui
avait refusé de reconnaître l'autorité du Commandeur des
Croyants, votre bien-aimé Calife Yazid, a été tué, ainsi que ses
Chiites ! Les femmes et les enfants de sa Famille ont été faits
prisonniers. Ils vont être conduits devant le Calife, qui
décidera quel châtiment doit leur être infligé. Habitants de
Koufa !
C'est le sort qui attend quiconque met en
question l'autorité du Calife !.. Habitants de Koufa ! Hussein
fils d'Ali, qui avait refusé... La foule, muette, accablée, se
pressait sur le passage du cortège. Aux fenêtres, sur les
terrasses, les femmes et les enfants, les yeux écarquillés,
regardaient. Personne ne disait mot. Parfois on entendait un
sanglot réprimé.
Le visage masqué par ses cheveux, qui lui
tenaient lieu de voile, enchaînée, épuisée, Zaynab se dressa.
Elle se tenait droite sur sa monture. Sa voix couvrit celle du
crieur qui marchait loin devant :
- Gens de Koufa ! Je suis Zaynab, la fille
d'Ali, le Commandeur des Croyants, et de Fatima la
Resplendissante ! Je suis la petite-fille de l'Envoyé de Dieu !
Je suis la sœur de Hussein, votre Imam, que vous avez tué ! Gens
de Koufa ! Gens de traîtrise et de perfidie ! Vous pleurez
maintenant ? Que vos larmes ne sèchent jamais ! Que vos cris ne
cessent pas ! Le mal que vous avez commis est si grand que Dieu
est en Colère contre vous. Vous demeurerez immortels dans le Feu
! De votre trahison vous ne récolterez que honte et déshonneur.
Comment pourriez-vous vous faire pardonner l'assassinat du fils
du Saint Prophète, la Preuve de Dieu sur terre, votre Imam ?
Subissez les conséquences de votre crime ! Soyez bannis et
écrasés ! Soyez humiliés et avilis ! Malheur à vous, gens de
Koufa ! Qu'une pluie de sang s'abatte sur vos tètes ! Qu'une
torture sans fin soit votre lot dans l'Au-delà !
***
Les portes du palais du Gouverneur avaient été
laissées ouvertes pour permettre à tous de venir féliciter
Obeidoullah fils de Ziyad pour sa victoire sur l'Imam Hussein Il
était assis sur son trône, et paraissait joyeux. Il jouait
négligemment avec une barre de fer dont il tapotait la tête de
l'Imam Hussein, qui avait été déposée à ses pieds. Un vieillard,
Compagnon du Saint Prophète, Zayd fils d'Arqam, fut révolté par
ce spectacle :
- Ote cette barre de fer de ce noble visage, car
j'ai vu de mes yeux les lèvres du Prophète s'y poser je ne sais
combien de fois !
Et Il sanglota
Obeidoullah se mit en colère :
- Si tu n'étais pas un vieillard sénile qui a
perdu la raison, je t'aurais fait décapiter à l’instant !
Zayd fils d'Arqam sortit, accablé, se rappelant
l'heureux temps où le Prophète jouait avec son petit-fils, le
serrait contre lui l'embrassait...
Les captifs furent conduits en présence du
Gouverneur, qui se les fit présenter un par un. Quand arriva le
tour d'Ali Zayn Abidine, Obeidoullah demanda :
- Qui es-tu ?
- Je suis Ali fils de Hussein
- Mais Ali fils de Hussein n'a-t-il pas été tué
?
- J'avais un frère qui portait aussi ce nom. Les
gens l'ont tué.
- C'est plutôt Dieu Qui l'a tué !
- Dieu accueille les âmes au moment de leur
mort...
- Comment oses-tu me parler sur ce ton ? Tu vas
voir ! Aucun fils de Hussein ne restera en vie ! Bourreau,
décapite-le !
Zaynab bondit, elle s'accrocha au fils de son
frère. Elle cria :
- Ne crois-tu pas que tu as déjà suffisamment
répandu notre sang ? Par Dieu, je ne le quitterai pas. Si tu le
tues, tue-moi aussi avec lui !
Obeidoullah hésita :
- Quel touchant tableau de famille ! Tu voudrais
que je te tue, Zaynab ? Eh bien, je ne te ferai pas ce plaisir !
Après tout, le Calife Yazid décidera du sort du fils de
Hussein... Tu sais, Zaynab, quand vous êtes entrés, j'ai eu mal
à croire que j'avais devant moi la Famille du Prophète... Je
pensais plutôt que toi et les autres femmes n’étaient que de
vulgaires esclaves qu'on avait achetées au marché !
Zaynab répondit à l’insulte :
- Fils de Ziyad ! Nous sommes les sœurs de
Hussein, les petites-filles de Mohammad, que tu reconnais comme
ton Prophète ! Toi et les autres larbins de Yazid, vous avez
foulé aux pieds les Principes de l'Islam en échange de quelques
menus avantages matériels. Aujourd'hui tu te pavanes, et tu
t'enorgueillis de la victoire de tes cinq mille soudards sur une
poignée de héros ! Tu te crois puissant parce que tu peux
insulter impunément des femmes et des enfants sans défense. Mais
je te préviens, fils de Ziyad ! Bientôt la mort va s'abattre sur
toi ! Il te faudra alors rendre compte de tes crimes ! Il te
faudra payer pour l'assassinat du petit-fils du Prophète et de
tous ceux qui étaient avec lui, et à qui tu reprochais de
refuser l'autorité religieuse d'un ivrogne et d'un débauché !
Les paroles de Zaynab produisirent l'effet d'un
coup de tonnerre. Obeydoullah, en l'écoutant parler, observait
les réactions des présents. Il vit que tous écoutaient
attentivement. Certains semblaient approuver de la tête,
certains essuyaient furtivement une larme qu'ils n'avaient pu
empêcher de couler.
Obeydoullah vit que tous, presque sans
exception, admiraient le courage de cette femme, et il se dit
qu'elle était bien capable de soulever la ville entière contre
lui ! En hurlant, il lui ordonna de se taire, menaçant des pires
châtiments elle-même et les autres captifs si elle n'obéissait
pas. Zaynab continua de plus belle. Elle parla des mérites de
son frère, l'Imam Hussein, qu'elle mit en parallèle avec les
vices du fils de Moawiyah. Elle dénonça les, atteintes que le
dictateur omeyyade portait à l'intégrité du Message de l'Islam.
Elle décrivit en détail les atrocités commises par les hommes de
main du Calife à Karbala.
Obeydoullah appela ses gardes, leur dit de faire
sortir immédiatement les prisonniers. Il ordonna à Chamir dé
prendre à l'instant même la route de Damas, sans laisser un
moment de plus Zaynab et les autres a Koufa. Et lui-même, fou de
colère, sortit du palais pour aller à la Mosquée.
Du haut de la chaire, Obeidoullah regarda la
foule qui était massée à ses pieds. Il était ivre d'orgueil
d'être Gouverneur de cette ville, autant que de la perfide
victoire que ses troupes venaient de remporter. Il voulait
chasser la fâcheuse impression que lui avait laissée le discours
de Zaynab. Cette femme lui avait gâché le plaisir qu'il pensait
tirer de son succès. Il prit la parole, s'adressant aux
habitants de Koufa :
- Gloire à Dieu, Qui a fait triompher la Vérité
et ses partisans, Qui a donné la victoire au Commandeur des
Croyants, Yazid, et Qui a tué le menteur, Hussein, fils du
menteur, Ali, ainsi que ses Chiites!
Une voix lui répondit; faisant trembler les murs
de la Mosquée :
- Tais-toi, ennemi de Dieu ! Cesse de blasphémer
! Tu es un menteur, de même que ton père, et de même que celui
qui t'a nommé à ce poste et que le père de celui-ci ! Tu as
assassiné les descendants des Prophètes, et maintenant tu oses
monter à leur place ici, sur cette chaire !
- Obeidoullah pâlit, incapable de poursuivre :
- Attrapez-le !
Les soldats se saisirent de l'homme, Abdallah
fils de Afif, qui était un Chiite de l'Imam Ali. Mais Abdallah
lança le cri de guerre de sa tribu, les Azd. Immédiatement sept
cents guerriers se rassemblèrent, l'épée à la main. Obeidoullah
fut contraint de relâcher Abdallah. Mais la nuit venue, ses
hommes de main s'introduisirent chez le courageux Chiite. Ils le
tuèrent, et le crucifièrent sur la porte de sa maison.
***
La caravane des captifs s'était remise en
marche, toujours précédée des têtes des Martyrs. Mais plus
question de procession triomphale ! Obeidoullah avait ordonné
aux gardes d'emprunter les pistes les moins fréquentées, de peur
que des Chiites de l'Imam Hussein ne tentent de délivrer les
prisonniers et de venger les Martyrs. Les gardes avaient aussi
pour instruction d'être sans pitié avec les femmes et les
enfants. L'Imam Ali Zayn Abidine, qui était toujours malade,
suivait difficilement. Une lourde chaîne reliait ses pieds à son
cou. S'il essayait d'allonger le pas, ou de marcher plus vite,
il tombait immanquablement. Alois une brute descendait de
cheval, levait le fouet, et frappait...
Pendant cette interminable traversée des déserts
de Mésopotamie et de Syrie, il arriva que Soukeina tomba de son
chameau. Zaynab, qui se trouvait sur le chameau voisin donna
l'alarme. Les gardes ne lui prêtèrent aucune attention. En
désespoir de cause, Zaynab dirigea son regard vers la tête de
l'Imam Hussein, toujours en tête du cortège, toujours au bout
d'une pique :
-Hussein mon frère, tu m'as demandé de veiller
de mon mieux sur Soukeina. Mais elle est tombée de sa monture,
et je ne puis rien faire pour lui venir en aide !
Après quoi elle demanda à Dieu d'avoir pitié
d'elle, et de secourir la malheureuse enfant.
La caravane n'avait pas fait trois pas que la
pique supportant la tête de l'Imam Hussein échappa aux mains de
l'homme qui la portait. Elle se planta droit dans le sol.
L'homme sauta de cheval pour la reprendre et repartir. Il ne
parvint pas à l'arracher du sable. C'était comme si elle y avait
été cimentée. Cet homme était pourtant un colosse. Il comprit
que si ce qui était en train de se produire venait à s'ébruiter,
ta panique risquait de gagner les autres gardes, et que ceux-ci
s'enfuiraient de tous côtés.
Sans perdre une minute il alla confier à Chamir
ce qui venait de se passer. Chamir réfléchit un instant puis, le
fouet à la main, se dirigea vers l'Imam Ali Zayn Abidine.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qui
est responsable de tout cela ?
L'Imam Zayn Abidine regarda vers la tête de son
père, puis dans la direction de sa tante Zaynab. Celle-ci
raconta la chute de Soukeina, et l'indifférence des gardes.
Chamir rebroussa chemin. Il découvrit la fillette inanimée. Elle
avait été blessée dans sa chute. Dès qu'elle eut été installée
dans les bras de Zaynab, la pique supportant la tête de l'Imam
Hussein put être retirée du sable, sans le moindre effort.
***
La traversée du désert de Syrie, parsemé de
buissons épineux, fut pour l'Imam Ali Zayn Abidine un supplice
épouvantable. D'autant plus que les monstres à forme humaine qui
menaient la caravane le forçait à lutter de vitesse avec les
chameaux marchant d'un pas soutenu ! La nuit, on s'arrêtait à
peine quelques heures, et pendant que les gardes festoyaient,
les malheureux captifs recevaient à peine de quoi ne pas mourir
de soif et de faim.
Une nuit, la caravane fit halte près d'un
ermitage. Le moine qui vivait là avait passé toute sa vie en
prière et en méditation, et dans l'adoration de Dieu. Chamir
confia les têtes à sa garde, certain qu'elles ne risqueraient
pas d'être volées. Un simple regard au visage de l'Imam Hussein
convainquit l'ermite qu'il s'agissait là de la tête d'un Saint.
Il la prit avec lui et la garda à son chevet pendant qu'il
prenait quelque repos. Il vit en songe tous les Prophètes et les
Anges descendre du Ciel et se promener sur la tête qui reposait
près de lui...
Il s'éveilla, et se demanda ce qu'il devait
faire. Il décida d'interroger le chef de la caravane au sujet de
l'identité des personnes décapitées et des femmes et des enfants
qu'ils détenaient prisonniers. Il sortit donc de son ermitage,
réveilla Chamir, et le questionna. Chamir lui révéla que c'était
le petit-fils du Prophète Mohammad, qu'il avait refusé de
reconnaître l'autorité religieuse de Yazid, et qu'il avait été
tué pour cette raison, en même temps que ses parents et ses
partisans. Il lui dit que les captifs étaient les survivants de
la Famille du Prophète, et qu'ils étaient conduits auprès de
Yazid qui déciderait quel châtiment devait leur être infligé. Au
comble de l'indignation le saint homme s’écria :
- Que la Malédiction de Dieu soit sur vous ! Ne
réalisez-vous pas l'horreur du crime dont vous vous êtes rendus
coupables en décapitant le petit-fils de votre Prophète ? Nul
doute que cet homme était un grand Saint ! Honte à vous, lâches
! Non contents de l'ignominie que vous avez commise, vous
brutalisez des femmes sans défense et des enfants innocents !
Chamir, qui était déjà de fort mauvaise humeur
d'avoir été réveillé en pleine nuit, fut pris d'un accès de
rage. Il saisit son épée et, d'un coup, trancha la tète de
l'ermite. Il n'eut pas le moindre respect pour les injonctions
du Saint Prophète concernant la protection qui doit être
accordée à ceux qui se retirent du monde et vouent leur
existence à la prière et à la pénitence. Mais celui qui avait
montré tant de mépris pour la vie du petit-fils du Prophète,
pouvait-il accorder quelque importance aux Commandements de
l'Envoyé de Dieu ?
***
Progressant à marche forcée, la caravane
atteignit bientôt Damas. Elle fit halte devant les remparts qui
ceinturaient la ville. Un messager fut envoyé au palais du
Calife, pour recevoir les instructions de Yazid. Celui-ci avait
été averti par Obeidoullah des incidents qui s'étaient produits
à Koufa. Il avait juré prudent de ne pas dévoiler l'identité des
captifs, et avait fait répandre la rumeur qu'un prince arabe
s'était révolté contre son autorité, qu'il avait affronté son
armée invincible et avait été défait, avec ses quelques
partisans. Un crieur public confirma officiellement cette
nouvelle, précisant que pour servir d'exemple les têtes des
coupables avaient été tranchées et apportées devant le Calife,
en même temps que la famille du prince félon. La journée
d'aujourd'hui était proclamée jour de fête, pour célébrer la
victoire du Commandeur des Croyants.
On décora la ville à la hâte, on prépara le
festin offert au peuple, et tous les courtisans et les
ambassadeurs en poste à Damas furent convoqués à la grande
réception qui devait avoir lieu le soir même au palais. Pendant
que les préparatifs battaient leur plein. les captifs
attendaient, en plein soleil. Des groupes de curieux
approchaient pour apercevoir les prisonniers qu'on menait au
Calife. Le spectacle de ces femmes, et surtout des enfants, à
moitié morts de faim et de soif, maigres à faire peur,
enchaînés, couverts de poussière et de sang séché émut plus d'un
témoin. Quelques-uns des curieux lancèrent aux enfants des
dattes sèches, qu'on utilisait alors pour faire l'aumône.
Les malheureux enfants affamés se saisirent des
dattes et s'apprêtaient à soulager leur faim, mais Zaynab et les
autres femmes leur interdirent d'en manger une seule, et leur
ordonnèrent de les renvoyer à ceux qui les lançaient. Zaynab, le
visage toujours caché derrière ses cheveux, prit la parole :
- Je vous remercie de votre sollicitude envers
nos enfants affamés. Mais nous sommes la Famille du Prophète, et
l'Envoyé de Dieu nous a interdit de manger les aum6nes. En aucun
cas il ne nous est possible de transgresser ses ordres.
Les gens étaient abasourdis d'entendre cette
réponse. Ils ne savaient ce qui était le plus étonnant, du refus
de laisser manger les enfants ou du fait que des membres de la
Famille du Prophète soient captifs et dans un tel état. La
rumeur s'enfla en ville, les interrogations et les suppositions
allaient bon train.
***
L'ordre arriva enfin de conduire les captifs au
palais. Quand ils parurent devant lui, Yazid ne put croire que
c'était là la Famille du Prophète. Quoi, ces gens hagards,
décharnés, presque des fantômes... Ces squelettes en haillons
recouverts de poussière, saignant par endroits des dernières
blessures infligées par les chutes ou les coups de fouet... Ces
spectres enchaînés, affamés, épuisés...
- Omar fils de Saad ! Tu t'es moqué de moi ! Ce
ne sont pas là les sœurs et les filles de Hussein... Où as-tu
acheté ceux-ci, et où as-tu caché les autres ?
Yazid était ivre. Il était assis sur un trône
élevé. A ses pieds, dans un plat d'or massif, il avait fait
placer la tête du petit-fils du Prophète. A la main, il tenait
une coupe de vin qu'un échanson remplissait avant qu'elle soit
vide. Yazid écumait de rage, les yeux injectés de sang. Omar
fils de Saad se jeta à ses pieds.
- Aie pitié de moi, Commandeur des Croyants !
Ton humble esclave a agi exactement selon tes ordres.
Ceux qui sont devant toi sont bien Zaynab et
Kolsoum, les sœurs de Hussein, Omm Layla et Omm Rabab ses
veuves, Soukeina et Rokayya ses filles, et les autres sont les
parentes et les orphelins de ses proches et de ses Chiites. Et
devant toi j'ai amené aussi Ali Zayn Abidine, le fils de Hussein
Yazid regardait les captifs. Il ne pouvait
dévisager les femmes qui, toutes, cachaient leur visage derrière
leurs cheveux. L'une d'elles semblait en outre se cacher
derrière une très vieille femme. Yazid la désigna du doigt :
- Celle-là là-bas qui se cache ! Qui est-ce ?
- Majesté, c'est Zaynab, répondit Omar, qui
s'était relevé. C'est la fille d'Ali et de Fatima. La vieille
qui la cache s'appelle Fizza. Elle se glorifie de se nommer
elle-même l'esclave de Fatima et de Zaynab !
Yazid éructa :
- Je ne permets à personne de cacher mes
prisonniers à ma vue. Chamir ! Fais dégager la vieille, que je
puisse contempler à loisir la fille de Fatima !
Chamir approcha, le fouet levé. Fizza, avisant
les esclaves abyssins qui se tenaient, sabre au poing, derrière
le trône du Calife, les interpella :
- O mes frères ! Qu'est il advenu de votre sens
de la fraternité et de votre honneur ? Laisserez-vous molester
devant vous, sans réagir, une vieille dame de votre peuple, une
princesse de votre pays, alors que chacun de vous tient une arme
à la main ?
A ces mots de Fizza, plusieurs esclaves firent
un pas en avant. L'un d'eux s'adressa à Yazid :
- Commandeur des Croyants ! Dis à cet homme de
ne pas lever son fouet sur notre princesse. Sinon le sang va
couler à flots dans ton palais ! Il avait beau être ivre, Yazid
se rendit compte que l'homme parlait sérieusement. Ses esclaves
se révoltaient ! Le couard déguisé en prince paniqua. Il
répondit, avec un large sourire :
- Mes fidèles serviteurs ! Je suis fier de voir
à quel point vous avez su conserver le sens de l'honneur. Je
vous promets que personne ne maltraitera votre compatriote.
Yazid calma son angoisse en avalant encore un
peu plus de vin. Il tremblait de fureur. Comment laver l'affront
qu'il venait de subir publiquement ? Autour de lui, près de
mille courtisans et ambassadeurs étaient rassemblés. Tous
avaient été témoins de son humiliation. Dans la main qui ne
tenait pas la coupe de vin, il avait une canne, ornée d'un
pommeau en or. Il s'en servit pour frapper les lèvres de l'Imam
Hussein Il ricana :
- Ah, les jolies lèvres qu'a embrassées Mohammad
! Comme mes ancêtres seraient heureux de contempler ce spectacle
! Tous mes valeureux ancêtres qu'a tués Mohammad, de Badr
jusqu'à Honayn ! Leurs âmes doivent être contentes aujourd'hui
en voyant que moi, Yazid, je les ai vengés en détruisant la
famille de leur ennemi !
Les captifs restaient silencieux. Ni Zaynab, ni
Ali Zayn Abidine ne voulurent s'abaisser à donner la réplique à
l'ivrogne. Mais l'ambassadeur d'un pays étranger, écœuré,
révolté par tant d'ignominie, se leva. Il s'appelait
Abdoul-Wahab :
-O roi ! J'aimerais savoir qui était l'homme
dont la tête est à tes pieds, et quels crimes impardonnables il
a commis pour que tu traites ainsi sa dépouille et sa famille,
même après sa mort !
- Ce sont les gens de la Famille du Prophète de
l’Islam ! Ils ont osé défier mon autorité. Ces femmes et ces;
enfants sont mes esclaves, et je vais leur faire subir un
traitement que personne encore n'a jamais fait subir à un être
humain. Ainsi, plus personne n'osera plus jamais lever le petit
doigt contre moi !
Abdoul-Wahab était un homme instruit. Il avait
aussi beaucoup étudié la vie et les Enseignements du Saint
Prophète et de ses Descendants. Il réfléchit un moment.
Pleinement conscient de ce que lui vaudrait ce qu'il allait
dire, il laissa de côté toute diplomatie :
- O roi ! Tu as commis le plus odieux des crimes
contre ta Religion et contre l'humanité. Tu as massacré de la
façon ta plus odieuse la Famille de ton propre Prophète, des
gens qui étaient pieux et qui vivaient saintement ! Tu traites
leurs survivants plus brutalement que tu ne traiterais des
animaux ! Les gens de mon peuple me montrent du respect pour la
seule raison que je suis le descendant de l'un de leurs
Prophètes. Mais toi, tu es tombé dans la plus basse abjection !
Se tournant alors dans la direction d'Ali Zayn
Abidine, Abdoul-Wahab poursuivit :
-Ali fils de Hussein, ce que j'ai vu et entendu
aujourd'hui m'a convaincu que ton père était la plus noble âme
sur toute la surface de la terre, et le plus courageux des
hommes pour avoir ainsi combattu l'injustice, la tyrannie et
l'oppression. Je déclare ma Foi dans la Religion de ton père,
cette Religion pour la défense de laquelle il a versé son sang.
Je te choisis comme témoin de ma profession de Foi !
Un flot d'injures sortit de la bouche de Yazid.
Il ordonna que l'on arrête l'ambassadeur et qu'on l'exécute
séance tenante. Un silence pesant régnait maintenant. Tous les
témoins étaient restés muets d'admiration devant le courage
d'Abdoul-Wahab et la vérité de ses paroles...
Yazid essayait de calmer ses nerfs en buvant
coupe sur coupe. Il fallait absolument qu'il rétablisse son
autorité en se vengeant sur quelqu'un. Il se leva, tendit le
bras vers Ali Zayn Abidine. Il hurla :
- Toi ! C'est toi qui es responsable de tout
cela ! C'est toi qui as encouragé ce fou à m’insulter ! Il se
tut un instant, comme s'il essayait de réfléchir à travers les
vapeurs de l'alcool.
- Je vais te faire trancher la tête ici même,
devant moi ! Devant tout le monde ! Devant ta mère, et tes
soeurs, et tes tantes, et tous les autres !
Il vida encore une coupe.
-Non, cette mort serait trop douce pour toi ! Je
vais te torturer pour que tu meures à peu. Je vais te faire
souffrir ce que personne n'a encore jamais souffert. C'est
toi-même qui viendras me supplier de t’achever ! A ces mots,
Yazid éclata de rire. C'était le rire hystérique d'un démon
ivre, qui avait perdu tout contrôle de lui-même.
L'Imam Ali Zayn Abidine répondit, d'une voix
faible mais claire et ferme :
- Yazid ! Les tortures que tu nous as déjà
infligées ne peuvent pas être surpassées en honneur par tout ce
que ton esprit malade pourrait imaginer. Pour moi, la pire des
tortures, c'est être en ta présence, avec les femmes de la
Famille du Prophète sans voile pour préserver leur visage de ton
regard vicieux. Ne crois surtout pas que ni moi ni mes proches
soyons effrayés ou intimidés par tes menaces. Nous, Gens de la
Famille du Prophète, sommes éduqués depuis l'enfance pour être à
même de supporter toutes les épreuves, toutes les souffrances.
Ceux que Dieu aime, IL les soutient dans toutes les épreuves et,
dans l'Au-delà, ils jouiront de Ses Faveurs !
Des murmures d'admiration s'élevèrent dans
l'assistance. Tous étaient forcés de reconnaître qu'Ali Zayn
Abidine était bien le digne descendant de l'Envoyé de Dieu.
Yazid se rendit compte des sentiments qui animaient les gens
présents. Il craignit que certains ne songent à le renverser
pour installer sur le trône le fils de l'Imam Hussein Le
caractère rusé qu'il avait hérité de son père vint à son
secours. Il éclata de rire.
- Ali, tu me blâmes ! Mais n'est-ce pas Dieu Lui
même Qui a fait mourir ton père ? N'est-ce pas Dieu Qui l'a puni
pour s'être rebellé contre le Commandeur des Croyants ?
- Non tyran ! Ne déforme pas les Versets
coraniques. Ne change pas leur signification ! Dans Son Infinie
Sagesse, Dieu donne à chacun le temps et les occasions pour agir
en bien ou en mal, avec justice ou en oppresseur. Le Châtiment
Divin atteint toujours les tyrans, tôt ou tard ! Le Saint Coran
ne raconte-t-il pas les tribulations des Prophètes, qui ont
souffert mille maux de la part des peuples auxquels ils avaient
été envoyés ?
Yazid ne savait que répondre. Son esprit était
trop imbibé d'alcool pour trouver une réplique. Un courtisan,
toujours à l'affût d'obtenir une faveur, eut une idée pour faire
baisser la tension qui montait dangereusement : Il s'avança vers
le trône et, se prosternant aux pieds de Yazid, demanda :
- O Commandeur des Croyants ! O mon Maître !
J'implore ta Majesté de m'accorder une récompense pour les
services que je lui ai rendus. Offre-moi en esclave Soukeina, la
fille de Hussein
Zaynab serra Soukeina dans ses bras. Elle
répliqua :
- Pour qui te prends-tu, minable larbin de Yazid
? As-tu perdu tout sens de la mesure ? Crois-tu être d'un si
haut naissance que l'on te donne en esclave la petite-fille du
Prophète ?
- Tais-toi, coupa Yazid ! C'est moi qui décide
ici, et je fais ce que je veux !
- Non, Yazid. Ce n'est pas toi qui commandes !
Ni ici, ni ailleurs ! Dieu ne te laisserait commettre une telle
abomination que si tu rejetais publiquement l'Islam et
embrassais une autre religion.
- C'est à moi que tu parles de la sorte ? A moi,
le Commandeur des Croyants ? C'est ton père, qui est sorti de la
Religion, et aussi ton frère !
- Tu mens, ennemi de Dieu ! Tu te prétends le
Commandeur des Croyants alors que tu ordonnes l'injustice, que
tu combats la vertu, que tu opprimes les faibles sans défense !
Le courtisan insista :
- Donne-moi cette fille...
Yazid le repoussa :
- Reste plutôt célibataire ! Que Dieu te donne
la mort !
***
Le cachot était plongé dans l'obscurité.
Pourtant au dehors, brillait un soleil éblouissant. L'Imam Ali
Zayn Abidine priait, le front posé sur le sol. Les autres
survivants de la Famille du Prophète aussi priaient, dans les
ténèbres de la prison. Zaynab priait assise, tant ses forces
avaient décliné. La nourriture était si mesurée qu'elle laissait
sa maigre part aux enfants, se contentant pour elle-même d'un
peu d'eau. Elle était trop faible maintenant pour tenir debout.
Les heures passaient. Les prisonniers priaient
toujours. Ils n'interrompaient leurs actes de dévotion que pour
pleurer amèrement au souvenir des êtres chers qu'ils avaient
perdus à Karbala. Dehors la nuit avait succédé au jour, mais
qu'est-ce que cela changeait dans la nuit du cachot ?
Un cri et des pleurs redoublés attirèrent Zaynab
près de Soukeina.
- Ma tante ! Dans mon rêve j'ai vu mon père ! Je
ne l'avais pas vu depuis qu'il m'a quitté, ce jour horrible...
Alors je lui ai tout raconté. Tout ce que nous avons enduré
jusqu'à aujourd'hui. Il m'a dit : "Soukeina, tes souffrances ont
assez duré ! Soukeina, ma fille chérie, je suis venu te chercher
!»
Soukeina éclata en sanglots. Alors toutes les
femmes, et les enfants aussi se mirent à sangloter. Yazid, qui
passait à ce moment-là près d'un soupirail de la prison, demanda
ce qui se passait. Des gardes lui dirent que Soukeina, la fille
de l'Imam Hussein voulait voir le visage de son père. Yazid
donna des ordres.
Des gardes entrèrent bientôt dans le cachot.
L'un d'eux portait un plateau d'argent recouvert d'une étoffe de
soie. Le garde déposa le plateau devant Soukeina. Il retira
l'étoffe. La torche qu'il brandissait éclaira la tête de l'Imam
Hussein
Soukeina s'empara de la tête de son père. Elle
la serra contre elle, l'embrassant comme elle l'avait embrassée
des milliers de fois quand il était vivant. Au bout d'un moment
ses sanglots se calmèrent.
Zaynab s'approcha de Soukeina qui était
immobile, recroquevillée autour de la relique de l'Imam.
- Soukeina ma fille, ne reste pas ainsi courbée
sur la tête de ton père.
Soukeina ne répondait pas. Zaynab voulut secouer
doucement l'épaule de l'enfant. Mais Soukeina avait cessé de
vivre. Son père tant aimé avait tenu la promesse qu'il lui avait
faite en rêve. Maintenant elle était avec lui, au Paradis.
***
Les rapports de sa police ne laissaient pas de
préoccuper Yazid. Trop de gens murmuraient contre lui. Trop de
rumeurs circulaient à propos du sort cruel qu'il avait infligé à
la Famille du Prophète. Des femmes allaient même jusqu'à traiter
de lâches leurs maris parce qu'ils ne s'opposaient pas au tyran.
Yazid avait perdu le sommeil. Il craignait
maintenant sérieusement d'être renversé. Malgré presque
cinquante ans de présence omeyyade, malgré un quart de siècle de
pouvoir absolu, aux mains de son père d'abord, ensuite entre
.les siennes, malgré tous les efforts déployés pour inculquer
aux masses la haine de la Famille du Prophète, d'Ali, de Hassan,
de Hussein, malgré la crainte, à défaut d'amour; qu'éprouvaient
les gens pour les descendants d'Abou Soufiane, malgré tout cela,
dans son fief de Damas, Yazid tremblait pour son trône !
Alors il décida de faire sortir de prison les
survivants du massacre. Il affirma publiquement qu'on l'avait
trompé, que Hussein n'était pas aussi rebelle qu'on le lui avait
dit. Il jura que jamais il n'avait ordonné qu'on tue le
petit-fils du Prophète et que si lui, Yazid, avait été présent à
Karbala, il n'aurait pas permis qu'on lui fasse ce qu'on lui
avait fait. Il offrit à Ali Zayn Abidine, à Zaynab, à Kolsoum, à
toutes et à tous de leur donner tout ce qu'ils pourraient
souhaiter. La seule chose qu'Ali Zayn Abidine et les Gens de la
Maison du Prophète demandèrent fut qu'on leur restitue les
pauvres biens qu'on leur avait volés. Ils emportèrent avec eux
ces reliques, et aussi les tètes des Martyrs.
Voyageant de nuit, et accompagnés d'une escorte
qui éloignait d'eux tous les importuns, ils revinrent sur le
lieu du Sacrifice, dans la plaine de Karbala. Ils enterrèrent
les têtes auprès des corps des Martyrs. Des pasteurs nomades
avaient vaguement recouvert de sable les cadavres mutilés, et un
Compagnon du Saint Prophète, Jaber fils d'Abdallah Ansari, leur
avait donné une véritable sépulture.
L'Imam Ali Zayn Abidine, et les femmes et les
enfants de la Famille du Prophète, regagnèrent ensuite Médine.
Ils y arrivèrent le 8 du mois de Rabioul-Awwal de l'an 61 de
l'hégire... Médine qu'ils avaient quittée six mois et demi plus
tôt, le 28 Rajab de l'an 60, derrière l'Imam Hussein
***
Un an après le Sacrifice de l'Imam Hussein, les
habitants de Médine se soulevèrent contre le dictateur impie.
Ils démirent son gouverneur, qu'ils remplacèrent par Abdallah
fils de Hanzalah. L'armée de Yazid attaqua la ville du Prophète.
Yazid livra la cité à ses soldats durant trois jours. Plus de
dix-sept mille Médinois furent massacrés, les maisons et les
magasins pillés, et les femmes musulmanes violées.
"Mille femmes sont devenues enceintes pendant
ces jours-là. et elles n'étaient pas mariées..." L'année
suivante, un autre soulèvement eut lieu. Le chef des insurgés
était Abdallah fils de Zubair. La même armée qui avait sévi dans
la ville sainte du Messager de Dieu marcha sur la Sainte Mecque,
où le fils de Zubair s'était retranché. Les catapultes, les
balistes et autres machines de guerre de l'armée omeyyade
lancèrent tant de projectiles contre la Sainte Kaaba qu'un mur
s'effondra et qu'un incendie ravagea la Maison de Dieu.
Dans les jours qui suivirent cette profanation
inexpiable, Yazid mourut.
***
Selon Ibn Kathir, lorsqu'on lui demanda s'il
était licite de maudire Yazid, Ahmad ibn Hanbal, l'un des quatre
moujtahed sunnites, répondit :
- Comment ne maudirais je pas celui que Dieu
Lui-même maudit ?
Certes Dieu et Ses Anges prient sur le Prophète
! O vous qui croyez ! Priez sur lui et adressez-lui des
salutations de Paix ! O mon Dieu ! Prie sur Mohammad et sur la
Famille de Mohammad !
Selon les Traditions remontant au Saint
Prophète, ces deux Imams sont, tous deux, infaillibles et
Dirigeants de l'Islam. Pourtant, ils semblent différents l'un de
l'autre dans leur attitude face à la déviation. D'aucuns sont
allés jusqu'à dire qu'il y a une différence d'autant plus nette
entre leur vision et leur méthode d'approche respectives que
l'Imam al-Hassan, bien qu'il eût à sa disposition une armée
forte de quarante mille hommes, conclut un traité de paix avec
Mo`âwiyah, alors que l'Imam al-Hussein, avec en tout et pour
tout à peine une quarantaine de partisans et quelques-uns de ses
proches, se souleva pour défendre l'Islam, et n'hésita pas à
sacrifier sa vie et celle de ses compagnons et de ses proches, y
compris son nouveau-né. Lorsqu'on examine plus profondément la
situation, on constate avec certitude qu'une telle opinion est
complètement absurde car, en fait, si l'Imam al-Hassan passa
neuf ans et demi de sa vie sous le régime de Mo'âwiyah sans
s'opposer ouvertement à lui, I'Imam al-Houssein aussi passa,
après le Martyre de son frère, environ neuf ans sous le même
régime sans se soulever contre lui, ni s'opposer ouvertement à
lui.
La différence apparente entre l'attitude de ces
deux grands Dirigeants et Imams ne doit donc pas être considérée
comme une différence de tempérament chez les deux hommes, mais
il faut plutôt chercher son explication dans la différence de
personnalité et d'attitude de Mo`âwiyah et de son fils Yazid.
La politique ou l'attitude suivie par Mo`âwiyah
n'était pas fondée sur la négligence ouverte des Enseignements
islamiques. Il ne piétinait pas ouvertement les Edits de
l'Islam, ni ne les méprisait publiquement. D'autre part, il
avait tenu à être reconnu comme un Compagnon du Saint Prophète
et comme l'un des scribes des Révélations Divines. A cela
s'ajoute le fait que sa sœur était l'une des épouses du Messager
d'Allah, avec le titre de "Mère des Croyants", et que lui-même
se vantait d'être l'oncle maternel des Croyants. En outre, il
avait été tenu en estime par le deuxième calife, qui jouissait
de la confiance et du respect des gens.
Par ailleurs, Mo`âwiyah avait nommé comme
gouverneurs de nombreux Compagnons du Prophète, lesquels étaient
estimés par les gens, comme
Abû Hurayrah, `Amr ibn al-'Aç, Samra, Yusr et
Mughirah ibn Cho'bah, etc. Ceux-ci se chargèrent de mobiliser
l'opinion publique en faveur de Mo'âwiyah. Mieux, de nombreuses
fausses traditions (hadiths, paroles attribuées au Saint
Prophète) circulaient parmi les gens, leur faisant croire que
les Compagnons du Saint Prophète étaient infaillibles et leur
conduite incontestable, c'est-à-dire que quoi qu'ils puissent
faire, c'était justifié. Le résultat de cette manœuvre fut que,
quoi que Mo'âwiyah ait pu faire qui nécessitait une
justification, les Compagnons précités - qui étaient le bras
droit de leur protecteur - tentaient de le justifier et de lui
donner un habit de légalité. Et, si cela n'était pas suffisant,
Mo'âwiyah n'hésitait pas, dans certains cas, à réduire au
silence ses opposants pour régner et agir sans opposition.
Ainsi, partout où ces méthodes tortueuses de
persuasion et d'intimidation ne fonctionnaient pas, les
partisans de Mo'âwiyah se chargeaient d'éliminer physiquement et
sauvagement les opposants. C'est ainsi qu'ils assassinèrent
atrocement des milliers de partisans de l'Imam Ali, connus dans
l'Histoire sous l'appellation de "Chï'at Ali", et beaucoup
d'autres Musulmans, dont un bon nombre de Compagnons qui furent
perfidement liquidés.
Mo'àwiyah considérait lui-même tout ce qu'il
faisait comme étant justifié, et il poursuivait son action
patiemment et avec précaution. Il avait le talent de gagner les
cœurs des gens par le tact, la politesse et la douceur, et ce à
tel point que lorsque quelqu'un l'abusait et se querellait avec
lui, il ne se mettait pas en colère, bien au contraire, il le
gratifiait de cadeaux. Telle était la politique qu'il suivit.
En apparence, Mo'âwiyah montrait beaucoup de
respect pour 1'Imam a1-Hassan et l'Imam al-Houssein, et il leur
envoyait de précieux cadeaux. Mais d'un autre c6té, dans une
proclamation publique, il signifia clairement à tout le monde
que quiconque tenterait de citer un hadith (Tradition ou parole
du Saint Prophète) faisant l'éloge des vertus et des hauts
mérites des Ahlul-Bayt, sa vie, ses biens et son honneur ne
seraient pas à l'abri, et que quiconque mettrait en évidence une
Tradition exaltant la position des Compagnons, serait
généreusement récompensé.
Poussant son hostilité encore plus loin,
Mo'âwiyah donna l'ordre à toutes les personnes dirigeant les
Prières en assemblée de dénigrer et d'injurier l'Imam Ali du
haut du minbar (chaire) des Mosquées, pour gagner des
récompenses spirituelles prétendra-t-il. C'est aussi sur ses
instructions que les partisans dévoués de l'Imam Ali furent
assassinés en masse, et même des adversaires de l'Imam Ali
furent tués, tout simplement parce qu'ils étaient soupçonnés
d'avoir de l'amitié pour lui.
On peut déduire facilement de ce qui précède que
si l'Imam al-Hassan s'était soulevé contre Mo`âwiyah, il
n'aurait récolté comme fruit d'une telle action aucun résultat
positif, mais en revanche il aurait gravement porté atteinte à
l'intérêt général de l'Islam et fourni un prétexte à son
élimination physique et à celle de tous ses partisans, offrant
ainsi un cadeau inespéré à Mo'âwiyah dont l'objectif principal
était la disparition de toutes traces des Ahlul-Bayt et de leurs
partisans. Car, en raison des circonstances complexes et de la
confusion générale qui prévalait, un soulèvement de l'Imam
al-Hassan aurait fort bien; pu déboucher sur son assassinat par
ses propres partisans. Dans un tel cas, Mo`âwiyah aurait
lui-même fait semblant de pleurer sa mort, ce qui lui aurait
attiré la sympathie de tous ceux qui savaient de la vénération
pour le petit-fils du Saint prophète, et aurait entraîné leur
pacification. Et il aurait en outre saisi cette occasion (de
l'assassinat de l'Imam) pour opprimer les partisans de l'Imam
Ali et de l'Imam al-Hassan lui-même, sous prétexte de vouloir
venger sa mort. Ce scénario avait déjà été mis en scène lors de
la mort de `Othmân, le troisième calife.
A la différence de son père machiavélique, Yazîd
était prétentieux et inconstant. Il croyait que "la force prime
le droit". L'opinion publique était le dernier de ses soucis.
Ainsi, le dommage irréparable qui avait été causé jusqu'ici, de
derrière le rideau, à l'Islam, Yazid, pendant la courte durée de
son règne, le pratiquera ouvertement et avec insouciance.
Pendant la première année de son règne, il
massacra. en bon gouvernant despotique, la progéniture du Saint
Prophète.
Au cours de la deuxième année de son règne, il
mit à sac la Ville Sainte de Médine, et la livra à son armée,
c'est-à-dire que ses soldats disposèrent librement de la vie,
des biens et de l'honneur des habitants de cette ville, laquelle
fut mise à feu et à sang pendant trois jours.
Pendant la troisième année de son règne, il
détruisit la Sainte Ka`bah, la Maison d'Allah.
C'est en conséquence de ces actes sordides de
Yazid que le Soulèvement et le Sacrifice de l'Imam al-Houssein
touchèrent tes cœurs des gens, et que leur impact alla
grandissant chaque jour un peu plus.
Au début, le Soulèvement de l'Imam al-Houssein
fut considéré comme un mouvement révolutionnaire finissant par
un bain de sang ; mais avec le temps, il finit par rassembler un
grand nombre de gens qui étaient prêts à se sacrifier pour la
cause de la Vérité, et par amour et respect pour les Ahlul-Bayt.
C'est pour cette raison que Mo`âwiyah avait mis son fils Yazid
en garde contre toute tentative de confrontation. Mais
finalement, le tempérament haïssable et vaniteux de Yazid
l'aveugla et l'empêcha de distinguer la maladresse de la
préservation de ses intérêts.
Source: al-Shia |