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BILÂL d'AFRIQUE

Le Muezzin du Prophète (P)

Traduit et édité par

Abbas Ahmad al-BOSTANI

 

 

Publication de la Cité du Savoir

 

 

Editeur

Abbas Ahmad al-Bostani

C. P. 712, Succ. (B)

Montréal, Québec, H3B 3K3

Canada

Copyrights: Tous droits réservé à l'éditeur

première édition juin 1999: Montréal

ISBN: 2-9804196-4-8

 

 

 

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Table des Matières

 

Avant-Propos: Bilâl guidé par la fitrah ou la nature innée 5

Introduction  15

Première PARTIE : LA VIE DE BILÂL 17

BILÂL D'AFRIQUE: Les Origines 19

L'Environnement de cette Époque 21

La Position de la Femme dans la Société Mecquoise de l'Époque 22

La Lumière qui Brilla dans l'Obscurité 24

Bilâl, Le Surveillant du Temple des Idoles 25

La Perplexité de Bilâl 27

Vers La Bonne Chance 29

Le Premier Musulman Originaire d'Ethiopie 31

Le Visage de la Vérité 32

Le Rassemblement des Opposants 34

L'Interrogatoire de Bilâl 37

La Foi, une Affaire Personnelle 41

Des Rêves Diaboliques 44

Au Zénith de Ses Aspirations 45

Emprisonnement et Travaux Forcés 47

Sérénité sous l'Emprise des Chaînes 49

La Fermeté et le Sacrifice 51

Hommage Rendu à Bilâl 53

Ô! Ô! Je brûle 55

«Bilâl est Mort!» 57

Plus amer que le poison 58

Abû Bakr Rencontre le Maître de Bilâl 62

Bilâl Gagne Sa Liberté 64

L'Esclavage ou la Liberté 67

Une Conduite Sauvage 68

Le Beau Spectacle de la Ville de Médine 73

Un Problème Climatique  75

La Supplication du Saint Prophète 76

L'Esprit de la Fraternisation en Islam 79

Le Grand Slogan de l'Islam 82

L'Excellence de l'Azan et du Muezzin 87

Le Menteur est Brulé à Mort 92

Bilâl Blâmé 94

Bilâl dans la Bataille de Badr 95

Bilâl Prend sa Revanche 98

Bilâl professe la position incomparable de l'Imam 'Alî 100

La Terre Natale 102

Les Souvenirs du Passé 105

Dans l'Attente de leur Sort 106

Bilâl au Sommet de la Ka'bah 108

La Vague d'Objections 109

Encore la Ségrégation Sociale  112

Le Saint Prophète Confiné dans Son Lit 114

Bilâl fait des Investigations 116

Médine présente ses Condoléances au Décès du Saint Prophète 118

La Maison du Chagrin 119

L'Événement (La Réunion) de Saqîfah 120

Le Rôle Constructif de l'Imam 'Alî dans la Sauvegarde du Message de l'Islam 127

Bilâl Fait la Grève 128

Bilâl Exilé 133

Le Dernier Azan 138

Le Moment du Martyre 140

 

Deuxième PARTIE : D'autres Compagnons d'Afrique 141

PRÉFACE 143

Ibrâhîm Ibn Mohammad 147

Asmaha Najâchî - (Empereur d'Ethiopie) 147

Ayman Ibn 'Obayd - Le Martyr de Hunayn 152

Mahjah - Le plus vertueux 152

Luqmân - L'Esclave vertueux 153

Yâsir - Le Martyr de Khaybar 153

Yâsir - Un homme de prière 154

Mâbûr al-Hâhî 155

Mâhir 155

Abû Râfi' Ibrâhîm Qibty 155

Osâmah Ibn Zayd Ibn Hârithah - Le Commandant 156

'Obaydullâh Ibn Abû Râfi' - L'écrivain 158

'Alî Ibn Abî Râfi' 158

Les fils de Fidh-dhah 159

Abû Nayçar - Le Compagnon de L'Imam 'Alî 159

Naçîr Ibn Abî Nayçar 160

Jaun Ibn Huwî - Le serviteur d'Abû Tharr 160

Hajjâj Ayman 'Obayd 163

Mariya Qibtiyyah - La Mère des Croyants 163

Mariya Bint (fille de) Cham'ûn Qibtiyyah - La servante du Prophète (P) 164

Sîrîne - La femme du poète 164

Om Ayman - La "mère" du Saint Prophète 165

Fidh-dhah - La mémorisatrice du Saint Coran 168

Chohra - La petite-fille de Fidh-dhah 175
 

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Avant-Propos :

Bilâl Guidé par la fitrah ou la nature innée

 

La Biographie de Bilâl l'Ethiopien fait partie intégrante de l'histoire des premiers temps de l'Islam. Sa vie et sa conversion à la Foi musulmane révèlent une tranche importante de cette histoire. Bilâl n'était pas simplement un Compagnon du Prophète parmi bien d'autres. Il s'en détachait par des traits qui lui étaient propres.

Tout d'abord Bilâl figurait parmi la première poignée d'hommes à avoir capté la lumière de l'Islam, à adhérer à son Message, à subir par conséquent la foudre des polythéistes qui régnaient sur la Mecque et l'Arabie, et à constituer le premier noyau de la future Communauté. Ce noyau qui comptait comme non-arabes, outre Bilâl, notamment Salmân le Persan et Sohayb le Romain, annonçait déjà le caractère universel de l'Islam né au coeur d'une Arabie où la race, l'origine, l'appartenance tribale, la haute naissance s'affirmaient comme les plus hautes valeurs de la société. Fait significatif, à signaler au passage, Bilâl sera choisi par le Prophète comme muezzin attitré de la communauté musulmane grandissante. C'est là une position unique et enviable. Elle équivalait à la fonction de héraut de l'Appel de l'Islam dont la colonne vertébrale et la manifestation la plus saillante était la Prière. Et c'était justement Bilâl qui convoquait en quelque sorte, la foule des Compagnons au rassemblement en vue de la Prière communautaire cinq fois par jour, puisqu'il avait la charge de l'"Azan", l'"Appel à la Prière".

Bilâl incarne ensuite, mieux que quiconque un, aspect à la foi douloureux et héroïque de l'histoire ou de la vie des pionniers de l'Islam, soumis aux persécutions sauvages et impitoyables des polythéistes mecquois et faisant montre d'une résistance stoïque. En effet, la conversion de Bilâl se résume en une suite de séances de torture, de supplices et de souffrances physiques insupportables que son maître lui a infligés pour qu'il renie la Religion de Mohammad (P) et auxquels Bilâl a opposé une résistance quasi surhumaine, nourrie constamment par l'effet transcendant d'une foi inébranlable. Bilâl était condamné à mourir sous la torture, à moins qu'il ne renone à sa foi, mais la joie de conserver celle-ci le transcendait et le rendait insensible à la douleur et indifférent à la mort, ce qui ne manqua pas de déconcerter et de décontenancer ses bourreaux polythéistes qui, en le soumettant à cette torture barbare, croyaient avoir toute latitude pour étouffer dans l'oeuf les prémices d'une révolution inexorable, .

Enfin, l'origine africaine de Bilâl, son statut social, son état spirituel et intellectuel avant sa conversion à l'Islam, confèrent à celle-ci une signification particulière et appellent à une réflexion sur l'attirance spontanée et naturelle des Africains pour l'Islam, et sur la raison de cette attirance.

Avant sa conversion à l'Islam, Bilâl était un esclave rangé, et menait une existence tranquille, normale et sans histoire. Pas plus son environnement familial que le milieu social ne l'incitaient à une velléité de contestation de son destin ou de son statut. Esclave de naissance, c'est-à-dire né de deux parents eux-mêmes esclaves et vivant en harmonie et en paix chez leurs maîtres, Bilâl n'a jamais connu d'autre statut que le sien.

Ayant grandi dans une société où la principale activité des gens était les razzias dont le but ou le butin consistait en l'asservissement des victimes (lorsqu'elles n'avaient personne pour payer la rançon de leur libération) et la confiscation de leurs biens, il ne voyait rien d'anormal dans son statut d'esclave ou son destin, somme toute courant et ordinaire à l'époque antéislqmique et obscurantiste. Par ailleurs, tout comme ses parents qui avaient été bien notés et bien appréciés par leurs maîtres, Bilâl donnait entière satisfaction à ses derniers, lesquels lui confièrent subséquemment la tâche de la supervision de leur propriété et de leur temple. Et n'ayant ni une volonté libre ni une pensée indépendante, il n'a connu que la religion polythéiste à laquelle il avait adhéré automatiquement et qu'il pratiquait sincèrement.

Rien ne prédestinait donc Bilâl à vouloir changer de croyance ou de pensée un jour, ou à un volte-face aussi radical. Pourquoi cette prise de conscience soudaine, déconcertante pour son entourage, dès qu'il a entendu le Message de l'Islam? Pourquoi s'être détaché de ses semblables, de sortir des rangs, et de défier ses maîtres, ainsi que la foule des polythéiste qui l'entourait et qui peuplaient l'Arabie pour se placer parmi les tout premiers à oser souscrire au Message du Prophète Mohammad (P), et à abdiquer une religion qu'ils avaient toujours pratiquée avec dévotion?

Lorsque son maître s'est mis à le martyriser pour qu'il renonce à sa nouvelle croyance, Bilâl, agonisant ne laissa échapper qu'un mot à peine audible qui semblait sortir du plus profond de son être: Ahad! (Allâh est Unique!) Ahad! Ce cri pathétique, chargé de symbole et lancé comme un défi à la figure arrogante des polythéiste traduit une vérité infrangible et révèle en fait le lien naturel et indestructible entre la Créature humaine et son Créateur qui a déposé dans sa nature cette tendance innée au monothéisme dont l'Islam incarne toutes les dimensions et dont Bilâl fournit la meilleure illustration.

En effet, selon le Coran, la Croyance à l'existence d'Allâh, le Créateur Unique, est une affaire de "fitrah", de nature innée:

«Dirige tout ton être vers la Religion exclusivement (pour Allâh), telle est la nature qu'Allâh a originellement donnée aux gens - pas de changement à la création d'Allâh...».(1)

Commentant ce verset coranique l'Imam Ja'far al-Sâdiq dit: «La nature d'Allâh (fitrat-ullâh), c'est la faculté à connaître la Foi, qu'Allâh a déposée dans la nature humaine. Et c'est ce qui explique pourquoi Allâh a dit dans un autre verset coranique: Si tu leur demande: "Qui a créé les cieux et la terre? ils diront, certes: "Allâh".(2) ».(3)

Donc pour le Coran, croire qu'Allâh est le Créateur de l'univers est une évidence:

«Y a-t-il un doute au sujet d'Allâh, Créateur des cieux et de la terre ...».(4)

«De cette façon, commente al-'Allâmah al-Tabâtabâ'î, le Coran indique que le Créateur n'a pas besoin d'être démontré, ou plutôt IL est indémontrable, étant l'Existence infinie. De là l'impossibilité, pour l'esprit humain fini de l'atteindre et pour la raison humaine limitée de Le cerner. C'est pour cette raison que nous constatons qu'Il ne cherche pas à établir dans le Coran une démonstration de la Substance de Son Être, mais seulement de Ses Attributs en montrant que cet univers a forcément un Créateur, un Seigneur, un Constructeur, une Référence etc.».(5)

D'aucuns pourrait objecter que si la Foi en Allâh est déposée dans la nature innée de l'homme, pourquoi il arrive qu'elle se fane, s'éclipse ou même s'éteigne totalement comme cela se produit chez les athées?

A cette objection le Coran répond préalablement en déclarant que la Foi pourrait être voilée ou ensevelie par l'accumulation des "sécrétions" des désirs, des tendances et des concepts pervers, ce qui conduit à une maladie de "coeur": «Il y a dans leurs coeurs une maladie, et Allâh laisse croître leur maladie...».(6) Et lorsque le "coeur" est malade, la vue intérieure, (la clairvoyance) se dissipe, la conscience s'abêtit et s'abrutit, et l'homme manque de discernement: «Leur coeur ont été scellés: ils ne comprendront donc pas».(7)

Développant cette vérité coranique, le Prophète (P) dit: «Tout nouveau-né naît selon la nature innée (c'est-à-dire Musulman). Ce sont ses parents qui en font un Juif, un Chrétien ou un adepte des Mages».(8)

Par conséquent, l'hérésie et la déviation s'introduisent dans la nature innée sous l'effet du milieu, de l'environnement et de l'ensemble des circonstances de lieu et de temps.

Toutefois cette déviation et cette hérésie n'éradiquent ni n'anéantissent la nature innée, mais la détournent de sa voie ou de sa fonction originelle et l'affectent dans une autre fonction, étant donné qu'il est impossible de la supprimer: «Telle est la nature qu'Allâh a originellement donnée aux hommes - pas de changement à création d'Allâh».(9)

De là apparaît à l'évidence le rôle primordial des Prophètes dans la vie de l'humanité, car l'arrêt de la fonction de la nature innée aboutit aux flétrissures de la doctrine du monothéisme, et par voie de conséquence, à la dégradation de la vie sociale de l'humanité, sous l'effet de la domination des doctrines polythéistes. Et là les Prophètes interviennent pour réveiller la nature innée, détruire les accumulations des voiles et libérer l'esprit de ses chaînes. Décrivant la mission des Prophètes, l'Imâm 'Alî (p) écrit: «Allâh a envoyé Ses messagers aux gens périodiquement afin de leur faire respecter le pacte de Sa Nature (Création), de leur rappeler ce qu'ils ont oublié de Ses Bienfaits, de leur communiquer Ses Preuves, de faire ressortir ce qui est enterré dans leurs esprits, de leur montrer les Signes de Sa Puissance dans la voûte céleste élevée au-dessus de leurs têtes et sur la terre qui leur sert de demeure, et à travers les ressources qui assurent leur subsistance, et les échéances de leur périssement... ».(10)

Ce texte dévoile clairement la nature de la mission des Envoyés, laquelle consiste à éveiller la conscience des gens afin qu'ils se réveillent et sortent de leur apathie, de leur insouciance et pour qu'ils se conforment aux exigences du monothéisme, lequel est inscrit dans leur nature innée. Car en fait le Messager d'Allâh ne demande pas aux gens de croire à des doctrines étrangères à leur for intérieur, mais à leur nature innée en dépoussiérant celle-ci et en la débarrassant des "voiles" qui l'ont entourée et des sédiments successifs apportés par les croyances déviationnistes. Lorsque l'Imâm 'Alî (p) dit que le Messager a pour mission de "ressortir ce qui est enterré dans les esprits", il entend la clairvoyance originelle, la conscience naturelle ou la vue intérieure, et c'est de cette façon et par ce moyen qu'Allâh «les fait sortir des ténèbres vers la lumière».(11)

Bilâl avait suivi la croyance de ses maîtres, comme il les avaient suivis dans tous les autres domaines de la vie, mais dès qu'il a entendu le Message de l'Islam le voile qui masquait son coeur et son esprit s'est dissipé et le lien originel entre la tendance au monothéisme immanente à la nature humaine et le Message monothéiste que le Prophète (P) a apporté s'est rétabli immédiatement. Dès lors, comme on le verra, ni la torture impitoyable à laquelle il sera soumis ni la menace de la mort qui semblait imminente ne pourront briser ce lien. Lorsque Bilâl entendit le Message de l'Islam, il sembla découvrir le sens de la vie, la signification de son existence et une parfaite concordance entre les tendances de sa nature et les préceptes islamiques.

Bilâl n'avait ni une pensée libre, ni une instruction au-dessus de la moyenne, ni une conscience plus éveillée que celle de son entourage. S'il s'est détaché de l'ensemble de la société pour se placer parmi les premiers à répondre à l'Appel de l'Islam, à avoir une prise de conscience de l'aberration de la voie dans laquelle il marchait, c'est sans doute parce que les voiles qui masquaient sa nature innée étaient moins épais que chez bien d'autres.

Son origine africaine ne pourrait-elle pas expliquer cette présence ou cette transparence de la nature originelle où l'inné reste le caractère prédominant même lorsqu'il se trouve en état latent ou revêtu de l'acquis? Bilâl était le premier représentant de l'Afrique parmi les premiers adeptes de l'Islam naissant. Sa conversion à cette religion monothéiste universelle était on ne peut plus spontanée et volontaire, loin de toute incitation matérielle, psychologique ou sociale. Depuis lors et jusqu'à nos jours cette attirance spontanée des Africains pour l'Islam ne s'est jamais démentie, malgré toutes les tentatives faites à travers les siècles pour les en détourner et malgré les incitations sous toutes formes et le lavage de cerveau systématique en vue de les orienter ailleurs et vers d'autres horizons doctrinaux et d'autres croyances.

D'autre part, restés proches de la nature, et imprégnés sans doute par les lois harmonieuses qui la régissent, les Africains sont peut-être attirés par la concordance parfaite entre le législatif et le constitutif dans l'Islam, ou en d'autres termes, par le réalisme de la législation islamique qui «vise dans ses lois et règlements des buts qui s'accordent avec la réalité humaine, sa nature, ses penchants et ses caractéristiques générales»,(12) sans imposer à l'homme des codes de conduite qui ne reflètent pas sa nature et ses inclinations, car elle incarne minutieusement la nature de la constitution de l'homme, et représente l'autre face de cette constitution. Tous les règlements, les lois et les règles morales de l'Islam ont des racines qui s'enfoncent dans l'essence de l'homme, c'est-à-dire dans sa nature innée, car ils remontent en fin de compte au monothéisme, lequel est une affaire de nature innée et celle-ci constitue le fondement de la société monothéiste».(13)

C'est sans doute ce que la nature de Bilâl, restée pure et transparente malgré les voiles qui l'ont masquée pour un temps, a saisi d'emblée, et c'est ce qui explique la promptitude et la spontanéité de la conversion à l'Islam de ce premier représentant de l'Afrique. Telle set peut-être l'une des premières leçons à tirer de la lecture de la biographie de Bilâl.

L'éditeur
 
 

INTRODUCTION

Bien plus qu'une figure familière de l'histoire brillante de l'Islam, Bilâl était le héraut loyal du Monothéisme, le protégé du Saint Prophète et l'un de ses compagnons les plus dévoués. Sa personnalité revêt à ce sujet une très grande importance dans l'avènement de l'Islam car il était une figure de proue révolutionnaire et un exemple édifiant quant à sa condition de simple esclave anonyme et des plus déshérités de la société barbare, alors gouvernée par le système aristocratique rude et despotique de l'époque Anteislamique.

C'était un être asservi par un système de classes des plus arbitraires, captif aux mains de la plus rude tribu, les Banî Jumuh et sous le joug de l'un des plus vils des polythéistes de l'époque jâhilite (obscurantiste du pré-Islam), Omayyah Ibn Khalaf. À travers les épreuves douloureuses que vécut Bilâl l'esclave Noir, va se dégager le trait marquant de sa personnalité, à savoir sa foi profonde, ferme et révolutionnaire dans le monothéisme. C'est ce trait qui met en évidence sa véritable nature et qui le présente comme un modèle de vertu.

En effet, sa foi au Monothéisme constitue un fait sans précédent dans l'histoire des religions et des destinées des grands héros de l'humanité. N'est-ce pas un miracle psychologique que de voir un jeune esclave illettré, âgé à peine d'une vingtaine d'années, élevé dans un système de valeurs pernicieuses des plus malsaines, se réformer fondamentalement en un laps de temps si insignifiant et exhiber avec véhémence son attachement à la nouvelle religion en proclamant malgré la torture physique et morale: Ahad (Allah est Un): qui est la formule de la croyance en un seul Dieu.

Sous le soleil ardent de la Mecque, Bilâl l'esclave subissait sous les regards meurtriers et abjects de ses tortionnaires, un supplice des plus horribles. En effet depuis plusieurs jours, Ommayah Ibn Khalaf l'avait martyrisé en déposant sur sa frêle poitrine, des blocs de pierres chauffées à blanc par la chaleur torride du désert de l'Arabie et il lui ordonnait de renier sa nouvelle foi et d'adorer Uzzâ et Lât (noms de dieux idoles des Arabes de l'époque Anteislamique).

Malgré ses souffrances interminables, Bilâl restait imperturbable et inébranlable, et il répétait inlassable-ment: Ahad, Ahad, Ahad. Comment expliquer ce profond changement? Quelle était cette force qui animait cet homme et le transformait si radicalement? Où puisait-il cette énergie et cette courageuse abnégation?

Tout au long de ce livre nous tenterons de répondre à ces questions en expliquant le caractère de cet illustre personnage, ce fidèle compagnon du Saint Prophète Mohammad (P). Nous essayerons de définir le rôle décisif qu'il joua à l'aube de l'avènement du mouvement Monothéiste de l'Islam. Notre humble dessein est d'inviter nos lecteurs à méditer sur les adeptes augustes, magnanimes et martyrisés des premiers jours de l'Islam et à réaliser l'apport indéniable des Africains à l'avènement de l'Islam. Peut-être leur inspireront-ils les moyens de faire face aux difficultés et à l'adversité que traverse la Ummah à l'époque actuelle.
 
 
 
 
 

Première PARTIE : LA VIE DE BILÂL

 

 

BILÂL D'AFRIQUE : Les Origines

Dans les régions montagneuses avoisinant la Mecque vivait une tribu dénommée les Banû Jumuh. Tous les membres de cette tribu étaient des idolâtres et s'adonnaient tout comme les autres tribus à l'élevage et à l'agriculture. Prévalaient chez eux aussi les coutumes et les usages de l'époque Antéislamique, tels que les razzias, le pillage, le vol etc. Cette tribu riche et puissante se permettait de capturer des gens pour s'en servir comme esclaves.

Bref, les Banû Jumuh avaient peu de vertus morales et on ne trouvait chez elle aucune trace de bonté et de bonne conduite. Parmi les esclaves de cette tribu, un nommé Rebâh se démarquait par sa haute moralité, sa conduite irréprochable et son intégrité inégalable. Aussi lui avait-on confié la supervision de la propriété de la tribu.

Lorsque l' "Armée de l'Eléphant" marcha sur la Mecque pour démolir la Sainte Ka'bah, Hamâmah, la nièce (la fille de la sur) d'Abrâhâ, le chef de l'armée, se rendit sur une montagne proche afin de se détendre et de faire une partie de chasse. Aussitôt, quelques hommes appartenant à la tribu de Kath'am qui campait dans le voisinage de la Mecque comme d'autres tribus sauvages et cruelles, attaquèrent les soldats d'Abrâhâ.

Selon les coutumes en vigueur chez les Arabes de l'époque, cette dame fut attaquée et finalement le chameau qui portait la litière royale tomba entre leurs mains.

Comme il existait des liens d'amitié entre les Banî Kath'am et les Banî Jumûh, les premiers gardèrent pour eux la litière d'or, les bijoux et tous les autres objets précieux et offrirent la dame en cadeau aux seconds. Ainsi une nouvelle personne vint s'ajouter aux esclaves féminines de cette tribu.

Hamâmah alla vivre avec la tribu des Jumûh pendant un certain temps, tout en gardant toujours l'espoir de pouvoir un jour rejoindre l'armée d'Abrâhâ. Toutefois, plus le temps passait plus elle se rendait compte qu'elle ne devait plus espérer se libérer de cette tribu et qu'il fallait donc se résigner à rester avec ses ravisseurs.

Pendant son séjour parmi les Jumûh, Hamâmah fut fortement impressionnée par la moralité et la bonne conduite de Rebâh qui était plus ou moins considéré comme son gardien. Constatant une entente et une affinité de caractère entre les deux captifs, le chef de la tribu les maria.

Les deux conjoints commencèrent ainsi une nouvelle vie et vécurent plusieurs années en faisant preuve de beaucoup d'amour et de sincérité l'un envers l'autre. Pendant cette période, ils mirent au monde deux garçons et une fille. Les deux garçons s'appelaient Bilâl et Khâdid, et la fille, Ghufrah. Comme leurs parents, les enfants étaient traités en esclaves de la tribu.

Quelques années plus tard, Khalaf, le chef de la tribu mourut. Il laissa derrière lui plusieurs fils dont l'aîné était Omayyah. C'était un homme grand qui paraissait très arrogant et rude. Tous les membres de la tribu le craignaient, et la plupart d'entre eux le considéraient avec respect. Peu de temps après, Rebâh aussi rendit l'âme. Bilâl ainsi que sa mère, son frère et sa sur continuèrent à vivre avec la tribu.

Bilâl était devenu un homme de haute taille avec un visage brun foncé tirant vers le noir. Il acquit le titre de "Né-natif" de la tribu, et les membres de celle-ci, spécialement Omayyah était très gentil avec lui.

Toute la tribu l'aimait tellement qu'elle le nomma au poste de son père et lui confia la supervision de leur propriété et de leur temple-idole.

Omayyah avait l'habitude de visiter la cité, comme son père avec les esclaves. Il éprouvait une sympathie particulière pour cet esclave noir qui n'était pas comparable aux autres.

L'Environnement de cette Époque

Pendant des années, le soleil avait rayonné sur deux pays civilisés, en l'occurrence la Perse et Rome. Ces deux empires dominaient tous les autres pays à cette époque mais ni l'Arabie, ni la région de la Mecque n'avaient attiré leur attention car pour eux cette partie du monde était peuplée de tribus bédouines qui ne méritaient pas que l'on s'y intéressent.(14)

Les habitants de cette région d'Arabie étaient exposés à d'innombrables troubles. Ils vivaient dans la plus grande ignorance et subissaient toutes sortes d'oppressions. Dans chacune des maisons, une place était aménagée pour l'adoration des idoles et chaque tribu avait sa propre divinité. Ils installèrent également un certain nombre d'idoles décorées d'or et d'argent , au centre de la ville.

De plus ils sculptèrent pour eux-mêmes des idoles dont le nombre était égal à celui des jours de l'année, soit 360 idoles appartenant aux plus importantes tribus arabes (15), qu'ils placèrent dans la Sainte Ka'bah.

Le feu destructeur de la guerre ne s'éteignait jamais vu l'ambiance belliqueuse dans laquelle vivaient ces tribus et de nombreux jeunes y laissaient leur vie. Parfois les guerres se prolongeaient tellement qu'on oubliait que la paix et le confort existaient, et qu'on pensaient qu'il était normal de vivre dans un tel enfer. Le pillage était devenu une profession. Les pilleurs qui ignoraient le Tout-Puissant Allah, attaquaient sans hésitation et sans scrupule toutes les caravanes qui passaient, et réservaient de plus un très mauvais traitement aux victimes de leurs pillages, les opprimant sauvagement.

La Position de la Femme dans la Société Mecquoise de l'Époque

Dans toutes les tribus de l'Arabie, on éprouvait une telle haine et un tel mépris envers les femmes, que si une famille mettait au monde une fillette, on l'enterrait vivante. À leurs yeux, la meilleure des femmes était celle qui pour plaire à son mari, n'hésitait pas à tuer sa nouvelle-née. C'était là une coutume courante, une pratique ordinaire qui ne les affectait guère.

Le sens de l'honneur et la civilité n'avaient point cours chez eux. Seuls les aristocrates et les chefs des tribus menaient une vie aisée et confortable. Ils manquaient de sentiments de bonté et de philanthropie, et personnalisaient l'autoritarisme.

Ils capturaient les étrangers et les gens sans défense, les retenaient comme esclaves et les exploitaient, leur ôtant toute liberté et toute volonté. Ils n'étaient que les esclaves de leurs maîtres qui les traitaient comme bon leur semblait. Un jour on leur ordonnait de travailler, le lendemain on leur enjoignait de combattre pour la cause de leurs maîtres, et le surlendemain on les contraignait à se battre les uns contre les autres pour distraire et amuser leurs propriétaires. Par exemple, on obligeait deux esclaves à combattre jusqu'à la mort afin d'offrir un spectacle passionnant à un maître.

Dans un tel environnement, les femmes de murs légères ouvraient librement des maisons de débauche. En bref, la société de cette époque se caractérisait par la sauvagerie, l'ignorance, la débauche, une vanité sans limite, les razzias, les jeux de hasard, l'ivrognerie etc. Elle était gouvernée par des lois tribales et raciales, soumise à des coutumes et des cérémonies bizarres.

La vérité, la droiture, l'honnêteté, la chasteté, la philanthropie et les sentiments de bonté n'avaient aucun sens dans une telle société. En raison des guerres interminables qui les ravageaient depuis des années, les jeunes comme les vieux vivaient dans une détresse perpétuelle. La malfaisance ne laissait aucune place aux bonnes actions et toute la jeunesse s'adonnait à la débauche, en raison des murs dissolues qui prévalaient généralement dans cet environnement.

À une époque où la loi de la jungle prévalait sur tout, où les pilleurs agissaient ouvertement et impunément, où les pots-de-vin, les tributs, les commissions s'appelaient revenus, et où des milliers de gens dormaient le ventre vide, ignorés de tous, peu de personnes pouvaient réellement jouir des privilèges de la vie; la mort était devenue préférable à cette misérable existence.

La Lumière qui Brilla dans l'Obscurité

C'était dans cette société obscurantiste, polluée et arriérée qu'apparut soudainement l'étoile étincelante de la vertu, de la liberté et du monothéisme pour illuminer le monde ténébreux de cette époque-là.

Le Noble Prophète de l'Islam, Mohammad (P) fut désigné par le Tout-Puissant Allah pour éclairer et guider les gens, les conduire vers la félicité, les débarrasser de leurs mauvaises habitudes et coutumes, leur montrer la voie du progrès, de la perfection, de la connaissance et de la vertu. Il avait pour mission d'enlever les voiles de l'ignorance, briser les chaînes de la captivité, réformer la société corrompue, délivrer les gens du joug de l'esclavage et attirer leur attention sur le Tout-Puissant Allah, le Créateur des mondes.

Il est certain que dans une société telle que celle-ci, privée depuis une très longue période des bénédictions des Prophètes d'Allah, la faculté de perception de la vérité avait totalement disparu de l'esprit des gens, et par conséquent ceux-ci éprouvaient de la difficulté à s'habituer rapidement à la lumière.

L'ignorance qui prévalait alors, l'analphabétisme et toutes les idées de la déviation, de la mécréance qui leur avaient été inculquées et martelées au plus profond de leur subconscient, ne leur permettaient même pas d'imaginer un instant, qu'il existait réellement une autre voie que celle qu'ils avaient empruntée. Indubitablement, il est difficile pour une telle société de retrouver la voie de la lumière et de la vérité, après avoir baigné depuis des siècles, dans les ténèbres de l'injustice et de la tyrannie.

Bilâl, Le Surveillant du Temple des Idoles

Dès que le Prophète de l'Islam rendit public son Appel, et invita les gens à adorer Allah, la nouvelle Foi ne tarda pas à attirer l'attention des masses. Les personnes qui avaient gardé encore une lueur de droiture, d'humanité et de bon sens dans leurs coeurs, répondirent à l'invitation. Bien que leur nombre fût insignifiant, leur foi était très ferme.

Les chefs des tribus et la majorité des gens opposés au Message divin décidèrent de faire taire, par tous les moyens, cette nouvelle croyance, mais en vain. Le Saint Coran dit à ce propos:

«Ceux-ci veulent éteindre, de leurs bouches, la lumière d'Allah; mais Allah parachèvera Sa lumière, en dépit des incrédules». (Sourate Al Çaf, 61: 8)

Il est bien naturel de penser que lorsque des personnes arrogantes, qui dominaient leurs peuples depuis si longtemps, s'aperçurent que leur pouvoir et leur autorité commençaient à chanceler, et que les gens peu à peu allaient jusqu'à ignorer leurs commandements, elles se résolurent à s'opposer au Saint Prophète qui étendait son appel au détriment de leur existence.

Dès lors des groupes d'opposants affluèrent de tous côtés pour en finir avec le guide de cet appel divin et ils formèrent des alliances, tinrent des réunions et firent des discours. Leurs stratagèmes et leurs sinistres desseins occupaient leur esprit jour et nuit, en privé ou en public. Mettre fin à la vie du Saint Prophète était le seul sujet de discussion et leur seul objectif.

Malheureusement pour eux, leur opposition et leur hostilité farouches envers le Saint Prophète contribuèrent efficacement à faire connaître aux gens le Message de la Religion Divine et à conduire toutes les classes de la société à étudier attentivement le but et la politique du Saint Prophète.

Dans le même temps, les pauvres et les dépossédés qui n'occupaient aucune position dans la société apprirent par ce moyen l'existence du Saint Message et du complot qui se préparait pour le faire avorter. Eux aussi se mirent à discuter entre eux de cette affaire.

Pendant cette crise étrange et suite aux propos incohérents des Mecquois, Bilâl, le surveillant du temple des idoles se mit lui aussi à réfléchir.(16)

Le fait que Bilâl commença à méditer sur ce sujet eut un effet salutaire sur lui, car il avait si longtemps composé avec les idoles et n'avait même pas hésité à les invoquer les ayant considérées jusqu'ici comme des dieux. Mais aujourd'hui c'est le doute qui hante son esprit après avoir entendu l'Appel. Bilâl assista à l'effondrement de son ancienne croyance et il restait pensif et s'interrogeait sur sa foi.

Lui qui avait l'habitude de les implorer, de les supplier d'exaucer ses vux, lorsqu'il se trouvait seul avec elles, voilà qu'il se sentit soudainement désabusé et devint de plus en plus perplexe. Il se demanda au plus profond de lui-même comment des statues inanimées, incapables de se protéger elles-mêmes puissent être "Dieu" et que ces idoles qu'il s'appliquait chaque jour à nettoyer et à dépoussiérer avec tant de respect et de crainte, fussent les créateurs de la terre, du ciel, du soleil et des étoiles? Et comment les saisons et cette alternance du jour et de la nuit seraient tributaires dans leur existence du pouvoir et de la faculté de ces statues sculptées par la main de l'homme?

Pourtant, depuis sa naissance, Bilâl savait pertinemment que les idoles faisaient l'objet d'une vénération absolue! Obligé d'accepter la parole des idolâtres, bien qu'au fond de lui-même il restât perplexe et ne fût pas totalement convaincu, son âme ne reposât sur aucune certitude. C'est pourquoi son visage trahissait toujours un malaise enfoui et une perplexité profonde, lorsqu'il pensait aux idoles, ce qui le poussait toujours à réfléchir de plus en plus.

La Perplexité de Bilâl

Chaque matin, lorsque le soleil se levait derrière les montagnes pour dévisager la vie humaine tumultueuse, les Mecquois donnaient l'impression de vaquer à leurs occupations quotidiennes. Toutefois, la perplexité et les mauvais desseins ne les abandonnèrent pas à leur sort, et maintinrent leurs esprits préoccupés. Ils réfléchissaient la nuit, se rassemblaient pendant la journée et se dispersaient tard le soir. L'angoisse restait le trait marquant de tout un chacun.

Bilâl ne demeurait pas à l'écart des Mecquois, et de leurs préoccupations. Tantôt il pensait sérieusement à l'Appel du Saint Prophète et tantôt réfléchissait sur sa propre foi autant que sur celle des autres. Déconcerté, il ne savait plus quoi faire ni quelle voie choisir.

Quelques fois il se disait: «Cet Appel de Mohammad satisfait l'intellect de l'homme. Toutefois, il est impossible que cette société qui se prosternait devant les idoles depuis si longtemps puisse renoncer à son objet d'adoration». Parfois il pensait: «Si les opposants le permettaient, il serait possible que la nouvelle Foi prévale. Mais que pouvait faire un individu face à ce monde d'idolâtrie?»

Après un certain temps passé dans cette incertitude, une lumière éclaira l'intellect de Bilâl, son esprit s'ouvrit et sa conscience fut réveillée et il se dit: «Il me semble que le Messager d'Allah a raison. Ce qu'il dit doit être correct».

Un tempête se déchaîna au plus profond de son coeur. On aurait dit que Bilâl avait atteint un autre monde et que son âme était au zénith des ciels, et survolait les hautes montagnes et les déserts arides, parcourant les prairies et les palmeraies verdoyantes pour clamer haut et fort que ces galaxies avec ces ciels et ces magnifiques étoiles et ce système minutieux qui les gouverne, que les levers et cochers du soleil et de la lune et l'apparition des quatre saisons et la création des êtres humains et des animaux de la nature, ne dépendent aucunement, dans leurs existence, d'idoles inertes, mais que leur Seigneur est certainement quelqu'un d'autre.

Ainsi Bilâl leva sa tête vers le ciel et s'écria:

«Je l'ai trouvé! Je l'ai trouvé! J'ai trouvé enfin ce qui préoccupait mon esprit pendant si longtemps. Oh! Comme j'avais tort!.

»Ces idoles sans vie pourraient-elles être les créateurs de ce monde magnifique? Ces pierres taillées et sculptées de nos propres mains pourraient-elles être nos créateurs et les créateurs de la terre et des cieux? Une idole pourrait-elle apporter le jour et la nuit? Ces statues aux formes grossières pourraient-elles entraver et nuire au mécanisme minutieux et fragile de ce monde?

»Non! Jamais! Elles ne possèdent point un tel pouvoir. J'avais tort. Les gens ont tort. Je dois aller voir le Messager divin qui a communiqué cet Appel vivifiant à l'humanité. Je peux lire cette vérité sur le visage lumineux et angélique du Messager. Je l'aime du fond du cur. C'est un homme intègre qui s'est maintenu à l'écart de cette société corrompue et de ses abominables pratiques. Les mains criminelles de la société n'ont pas pu le vaincre. Il est le seul homme à s'être élevé courageusement contre les coutumes et les traditions honteuses de cette époque, et afin de se tenir loin de l'arrogance des gens il n'hésita pas à se réfugier une bonne partie de sa vie dans une grotte de la montagne.

»Il semble qu'il ait trouvé la société tellement ignoble qu'il ne supportât plus de vivre parmi ses habitants, ce qui explique sa retraite spirituelle à l'écart de cette société et de ses pratiques viles et blâmables. Et il allait s'attacher dorénavant à réformer les mentalités et les murs dépravées de cette société corrompue».

Vers La Bonne Chance

Lorsque le soleil se leva progressivement, annonçant une chaleur torride, les rues qui grouillaient de personnes se vidèrent peu à peu et c'est à peine si l'on rencontrait parfois ça et là quelques mendiants ou nomades qui étaient venus dans la ville pour leurs affaires.

Bilâl sortit du temple des idoles dans l'espoir de pouvoir rencontrer à cette heure désertée, son "ami". Son visage cachait mal une angoisse profonde et il était évident que des idées nouvelles occupaient son esprit. La chaleur ardente ne l'affectait point. On eût dit qu'il ne sentait pas la sévérité du climat. Il traversait les rues à la hâte, les unes après les autres jusqu'à ce qu'il arrivât au Masjid al-Harâm (la Ka'bah). Il avait entendu dire que le Saint Prophète avait l'habitude de venir la nuit pour prier Allah à côté de la Ka'bah. Il voulait donc le voir sans attirer l'attention des gens. Lorsque Bilâl entra dans le Masjid al-Harâm, il vit le Saint Prophète et son cousin l'Imam 'Alî, debout côte à côte en train de faire la prière. Bilâl poussa un soupir de soulagement. L'amour du Saint Prophète envahit toute sa personne. Des larmes de joie remplirent ses yeux. Il voulut s'approcher du Messager d'Allah afin de l'embrasser, mais il eut l'impression que quelqu'un le retenait et lui disait dans le fond de son cur: «Attends, sois patient. Il se peut que quelqu'un te voie et que les choses tournent mal».

Le feu de l'amour brûlait dans ses entrailles. Il ne pouvait plus détourner son regard du visage céleste de Mohammad (P). Ses yeux restèrent fixés et immobiles. Il se disait: «Voilà l'homme qui peut nous guider, nous les esclaves vers la prospérité. Voilà l'homme qui a apporté des nouvelles du Créateur de ce monde magnifique et c'est lui qui a un message pour moi concernant ce que j'avais perdu...».

Bilâl restait très pensif, le regard toujours fixé sur le Saint Prophète. Le Messager d'Allah (P) et l'Imam 'Alî se levèrent après avoir terminé leurs prières, mais Bilâl demeura immobile sur place. On eût dit qu'il était perdu dans son regard arrêté sur le Saint Prophète. Après quelques minutes il se dirigea vers eux, prit la main du messager d'Allah et l'embrassa. Il embrassa du même coup l'Islam en prononçant les deux professions de Foi Islamique (al-chahâdatayn).(17) Ainsi les Musulmans virent leur nombre augmenter d'un nouvel adepte.

Le Premier Musulman Originaire d'Ethiopie

À peine quelques jours après que le Saint Prophète eut étendu son Appel à l'Islam au public et alors que le nombre des Musulmans n'excédait pas les quarante, Bilâl l'esclave éthiopien accepta l'invitation à l'Islam et posa son pied sur le chemin de la vérité et de la perfection.

Les opposants du Saint Prophète, avaient quant à eux très peur de la pénétration de l'Islam dans les coeurs des masses. Jour après jour, ils prenaient de nouvelles décisions, et ne s'attendaient point à ce que le maître de l'Appel puisse survivre dans la société plus que quelques jours, aux insultes et aux persécutions auxquelles ils l'avaient soumis, d'autant plus qu'étant habitués à l'ordre établi, les gens se montraient peu enclin à accepter une vérité qui n'avérait pas la leur.

Seul un petit groupe de personnes étaient restés à l'abri de la corruption et leur valeur augmentait jour après jour. Étant demeurés aussi purs que l'or, ils rejoignirent la Voie de la Vérité sans difficulté.

Ils constituaient les gemmes lumineuses de l'humanité et, c'est pourquoi contrairement à la majorité ils acceptèrent sans hésitation et avec une sincérité totale, l'Appel à l'Islam lancé par le Saint Prophète. Mais cette acceptation de la religion d'Allah leur coûta très cher, car ils subirent d'insupportables persécutions qu'ils endurèrent cependant avec vaillance et patience. Mais leur souffrance fit leur gloire tout au long de l'histoire de l'humanité.

Que leurs âmes soient bénies, car malgré toutes les souffrances qu'ils vécurent, ils restèrent fidèles au Guide céleste, le Prophète Mohammad (P), et contribuèrent ainsi à sauver l'humanité de l'annihilation.

Parmi cette constellation d'hommes épris de la Vérité, on peut noter bien entendu l'Imâm 'Alî, le cousin du Prophète et le premier à accepter son invitation, suivi de bien d'autres dont notamment Salmân al-Fâricî (de la Perse), Sohayb (de Rome), Billâl (d'Afrique) et Khubâb (de Nabat).(18)

Bien que Bilâl fût pris entre les griffes de l'un des ennemis les plus obstinés du Messager d'Allah, et mis sous surveillance étroite, son amour pour le Saint Prophète et pour la religion musulmane était tel qu'aucune contrainte ne pouvait l'en détacher.

On peut dire que Bilâl porta sur ses épaules l'étendard de la liberté de tous les Noirs. Il fut le premier homme à élever la voix pour la liberté des Noirs, et à faire savoir au monde sauvage et oppresseur qu'il n'y a pas de différence entre un Blanc et un non-Blanc. Avec son visage noir, son coeur lumineux et éclairé, aguerri par toutes les souffrances et les tortures qu'il avait dû subir, il cria la vérité et fit entendre le message de l'Islam à toutes les oreilles. Sa détermination et son enthousiasme à cet égard étaient tels qu'il surprit ses maîtres qui faisaient partie des ennemis du Prophète (P).

Le Visage de la Vérité

Après avoir embrassé l'Islam, Bilâl prit de plus en plus ses distances avec les gens, consacrant l'essentiel de son temps à la méditation et à l'adoration d'Allah. Il aimait réciter des supplications adressées à Allah dans un recueillement total et il put ainsi développer son état spirituel.

Il se disait souvent: «Comme ils ont tort ces gens qui adorent les idoles au lieu d'Allah, et qui leur offrent tant de sacrifices alors qu'elles ne peuvent leur être d'aucune utilité!»

Il voyait la pauvreté et le malheur de ces gens et était très triste à cet égard, car il ne savait que faire pour les amener vers le Saint Prophète et les conduire à accepter l'Appel d'Allah, Lequel leur offrait la seule issue possible.

Chaque fois qu'il apprenait que les notables de la ville avaient entrepris une action hostile contre le Saint Prophète, il était affligé et ne comprenait pas comment les gens ne pouvaient à ce point percevoir la Vérité qui lui paraissait pourtant si évidente.

Lorsqu'il croisait ces notables, ces maîtres d'esclaves assoiffés de sang, il les regardait avec animosité. Dès qu'il les voyait, il sentait que son coeur était plein de rancune à leur égard, car leur hostilité envers le Prophète (P) et ses adeptes avait rendu la vie difficile à tout le monde. Ils avaient obstrué la voie devant le peuple, et l'empêchaient de se diriger vers la prospérité et le salut.

Il se dit un jour: «Qu'est-ce que ces notables et chefs de tribus veulent de la vie des gens? Pourquoi ne se défont-ils pas de leur égoïsme, et pourquoi persistent-ils à demeurer la cause du maintien du peuple dans un état de pauvreté abjecte et de corruption? Qu'a fait le peuple pour tomber sous les griffes de ces brutes sanguinaires?»

Quand il rencontrait ses amis et connaissances, il désirait les guider vers le Droit Chemin. Toutefois n'osant pas les y inviter directement à cause du climat de terreur que faisaient régner les ennemis de l'Islam naissant, il essayait de leur ouvrir les yeux indirectement en leur disant: «Il est possible que le Messager d'Allah dise la vérité. Y a-t-il quelqu'un qui l'ait jamais entendu dire un mensonge?»

L'environnement pollué et corrompu de la ville, les contraintes rencontrées partout, les idées fausses et les pensées erronées qui circulaient et qui altéraient les esprits et dégradaient la société, affligeaient de plus en plus Bilâl qui s'en plaignait à Allah: «O Seigneur, ces gens-là ne vont-ils pas se réveiller un jour? O combien j'aurais aimé voir tout le monde libre! Pourquoi les gens qui corrompent la société jouissent-ils d'une liberté totale, alors que le Messager d'Allah et ses amis ont la vie difficile? Cet état de chose ne peut pas durer. Mon coeur se meurt de chagrin en voyant les voleurs et les profiteurs circuler librement, alors que le Prophète (P) est encerclé par les ennemis et que les gens vertueux et nobles d'esprit, les hommes intègres sont persécutés par des individus insignifiants. Honte à ceux qui éteignent le phare de la guidance et plongent dans les ténèbres de l'ignorance».

Le Rassemblement des Opposants

Comme il a été dit plus haut, les notables de la Mecque étaient amers et très perplexes en entendant les échos de l'Appel du Saint Prophète. Ils se dirent les uns aux autres: «La venue de Mohammad (P) à la barre des affaires et la progression de son monothéisme, nous feront perdre notre dignité et notre position aux yeux du peuple de la Mecque et des autres villes, ce qui ne manquerait pas d'entraîner un changement dans la condition de la société. Nous devons donc entreprendre les démarches nécessaires afin de faire taire le plus tôt possible cette voix qui appelle à l'adoration d'Un Allah Unique, et de cette façon nous viendrons à bout de la situation difficile vers laquelle nous nous acheminons».

Afin d'atteindre cet objectif, ils se réunissaient chaque jour dans un endroit précis pour échanger leurs points de vue et trouver par la concertation une solution au problème qui se posait à eux, à savoir comment mettre un terme à l'Appel du Prophète (P).

Cet endroit (Dâr al-Nadwah) était une sorte de parlement de l'époque, où les gens se réunissaient pour résoudre les problèmes qui surgissaient. Les représentants de toutes les tribus arabes et les notables de la Mecque se rassemblaient là et on écoutait attentivement les opinions exprimées par chaque intervenant.(19) Seuls avaient le droit de participer à ces réunions les gens âgés de quarante ans et plus(20) et ceux qui croyaient aux principes de l'idolâtrie et qui étaient opposés au Prophète de l'Islam.

Omayyah, le maître de Bilâl, était l'un de ceux qui assistaient avec assiduité à ces réunions et il prononçait souvent des discours très virulents et menaçants à l'encontre du Prophète, prêchant carrément son élimination, car il était l'un des ennemis les plus farouches de l'Islam et de son fondateur.

Un jour alors que les discussions étaient fort animées, et que chacun des protagonistes présentait son plan d'action et ses suggestions, Omayyah se montra plus arrogant et plus enthousiaste que les autres, croyant avoir un nouveau moyen d'éteindre la lumière de l'Islam à tout jamais. Le voyant ainsi, un homme s'approcha de lui, et s'asseyant à son côté, lui murmura à l'oreille: « Me permets -tu de te dire quelque chose, car je vois que tu parles très impétueusement et que tu as l'air d'être plus sérieux que les autres».

Omayyah répondit avec condescendance: «Il n'y a pas de mal. Parle s'il te plaît. Nous devons être plus actifs que nous ne le sommes actuellement afin de pouvoir mettre un terme à cet état de choses indésirable dans un futur proche».

L'étranger se mit à parler et dit sur un ton d'insinuation: «Si je ne me trompe pas, il y a une condition préalable à la participation à cette réunion, à savoir que tout participant doit être un idolâtre et qu'aucune personne ayant embrassé l'Islam ne doit se trouver dans sa maison».

Omayyah, comprenant que cet homme procédait par insinuation, se mit en colère et dit: «N'ai-je pas rempli cette condition, ou bien quelqu'un qui est lié à moi aurait il ce défaut?»

L'homme répondit: «J'ai reçu une information selon laquelle l'un des esclaves de ta famille avait embrassé l'Islam».

Omayyah, comme tombé des nues s'exclama: «Dans ma maison ?! Mon esclave ? Vraiment dans ma maison?! Quel esclave? J'en ai plusieurs! De qui tiens-tu cette information?! Où l'as-tu entendue? Si cette nouvelle s'avérait fondée, l'esclave en cause paierait de sa vie, mais si elle est fausse, je te punirais sur-le-champ pour cette fausse accusation en te coupant la tête. Il est certain que cette information est sans fondement, car personne dans ma maison n'oserait agir de cette façon».

L'homme répliqua: «Évidemment que ceci se passe dans ta maison, et c'est l'un de tes esclaves qui est en cause. Je ne te raconte pas de mensonges. Il rencontre habituelle-ment Mohammad pendant la nuit et à la faveur de l'obscurité nocturne».

Omayyah se releva, tint l'homme par la main et l'entraîna dehors en lui disant: «Il vaut mieux en parler à l'extérieur pour éviter que quelqu'un soit au courant de cette affaire».

L'homme suivit donc Omayyah et poursuivit sa dénonciation: «L'esclave qui a embrassé la Foi de Mohammad s'appelle Bilâl».

Omayyah ne put en croire ses oreilles: «Bilâl?!»

«A Oui, Bilâl ,confirma l'homme. Je l'ai vu moi-même rencontrer Mohammad en privé et entretenir avec lui une relation cordiale».

Des signes de colère marquèrent le visage de Omayyah devenu rouge, de même que ses yeux. Il tremblait, grommelait et se disait en lui-même: «Comment cet esclave a-t-il osé exprimer sa foi en Mohammad? Si cette nouvelle se vérifiait, il le paiera de sa vie. Mon honneur a été incidemment bafoué. Si je ne peux pas me faire obéir dans ma propre maison, comment pourrais-je empêcher les gens de suivre Mohammad?»

Le visage défait, anxieux et marqué par une profonde colère, Omayyah se dirigea vers sa maison.

L'Interrogatoire de Bilâl

Sur le chemin, Omayyah tentait de se convaincre que tout ce que cet homme lui avait raconté était un pur mensonge. Il se disait: «Quel mensonge! Comment Bilâl pourrait-il faire une chose pareille?! Même si une telle pensée a effleuré son esprit une seconde, il l'abandonnera tout de suite, dès qu'il se rendra compte que je n'en suis pas content. Il connaît quand même bien mon tempérament!»

Lorsque Omayyah arriva à la maison , il cria à tue-tête: «Bilâl... Bilâl!»

En entendant la voix de son maître, Bilâl accourut vers lui en toute hâte, le salua et resta debout et immobile devant lui. Les autres esclaves qui assistèrent à la scène regardaient ça et là, comme pour comprendre ce qui se passait. Bilâl n'avait guère vu son maître dans cet état. Il se douta bien que Omayyah avait entendu quelque chose à propos de sa conversion à l'Islam. Son visage devint pâle et il se mit à trembler de peur, tel un saule.

Tout son être se tourna alors vers Allah et il murmura: «O Seigneur du monde! Viens à mon secours, car cet homme brute vient de découvrir mon secret».

Omayyah cria d'une voix tremblante et colérique: «Bilâl! Qu'est-ce qu'on raconte sur toi? J'ai entendu dire que tu as épousé la Foi de Mohammad, l'orphelin. As-tu vraiment fait une telle absurdité? Comment oses-tu le faire? Oublies-tu que tu es mon esclave? Ne sais-tu pas que tu es dépouillé de tout choix personnel?»

À mesure qu'il parlait, le ton de sa voix s'élevait. Tous ceux qui étaient présents dans la maison, tremblaient de peur. Bilâl blêmissait de plus en plus, comme si le monde était devenu noir à ses yeux et qu'il était devant une montagne de difficultés. Toutefois il resta debout et calme dans un coin.

Omayyah continua à prononcer des mots durs à l'adresse de Bilâl: «Tu dois réparer immédiatement la faute que tu as commise et te repentir. Tu dois aussi injurier Mohammad l'orphelin qui est un dément. Tu m'as déshonoré. Personne n'a jamais pensé que quelqu'un de ma maison puisse avoir l'audace de faire ce que tu as fait».

Bien que Bilâl fût incapable sur le moment de rassembler son courage pour répondre pertinemment à son maître, il décida tout de même d'opposer un refus à ce qu'il exigeait de lui, car ayant exprimé sa Foi en Allah, il ne craignait rien d'autre que Lui et considérait que tous les pouvoirs fragiles et éphémères n'étaient rien comparés à Celui d'Allah. Aussi dit-il à son maître: «J'ai exprimé ma Foi et je n'ai pas peur de le dire. De plus, je n'ai nullement l'intention d'abjurer ma foi. Je suis ton esclave mais en matière de croyance, je suis libre».

Bilâl n'avait pas encore terminé sa parole lorsque Omayyah se jeta sur lui avec rage, faisant taire sa faible voix avec ses puissantes mains. Il le tint par la gorge et la serra tellement fort que le pauvre faillit être étranglé. Puis il lui administra des coups successifs très violents. De chaque côté vers lequel Bilâl se tournait, il recevait un coup sur une partie de son corps. Le premier monothéiste d'Éthiopie ne résista pas longtemps à ce sauvage passage à tabac. Il perdit connaissance et tomba dans un coin.

Omayyah toujours furieux, tournait en rond en grognant: «Hélas! Qu'a fait Mohammad?! Il a pénétré nos maisons et atteint nos esclaves. Pourquoi les notables de la Mecque ne prennent-ils pas les mesures nécessaires pour mettre un terme à cette calamité? S'il survit plus longtemps, il rendra la vie amère pour les gens. Hélas! Quelle époque! Un esclave a pris tellement d'assurance qu'il se permet de parler en ma présence d'exprimer sa Foi! Pauvre type! Il oublie qu'il ne doit pas ouvrir la bouche devant moi».

Toutes les personnes présentes dans la maison se réfugièrent chacune dans un coin, tremblant de peur. Ils avaient envie à certains moments de maudire Bilâl pour avoir mis leur maître dans cet état de fureur. Ils craignaient que d'autres personnes subissent son courroux meurtrier.

Un silence de mort régnait dans la maison. Seuls les hurlements rugissants de Omayyah, et parfois les lamentations déchirantes de Bilâl étendu à terre, souffrant de douleur, brisaient le silence, pour rendre le climat encore plus terrifiant.

Personne n'était capable d'ouvrir la bouche. Omayyah élevant encore la voix, dit sur un ton menaçant et déterminé:

«Je jure par al-Lât et al-'Uzzâ(21) que si cet esclave ne renie pas ce qu'il a dit, je le tuerais de la manière la plus horrible, afin que les autres sachent qu'ils n'ont pas le pouvoir que Bilâl s'est accordé.

Des signes de malaise et d'angoisse se dessinèrent clairement sur son visage. Sombrant subitement dans une profonde apathie, il s'allongea dans un coin de la maison. La chaleur l'indisposait et le feu de la colère enflammait son corps. Cependant, il sentait qu'il ne possédait pas suffisamment d'énergie pour faire quoi que ce soit.

Il se dit: «Si cet esclave ne meurt pas, il renoncera sans aucun doute à sa conversion. Il abdiquera certainement sa Foi. Toutefois cette affaire doit être repensée profondément et les notables de la Mecque ne doivent pas sous-estimer la gravité de la situation. Ils doivent prendre conscience de ce que Mohammad a fait».

Puis il pensait autrement: «Non, cette affaire n'est pas bonne pour moi, car les gens vont penser que je ne détiens plus aucune autorité dans ma propre maison. Mais ils réaliseront bien vite, après le retour de Bilâl à son ancienne croyance, ou dans le cas contraire, après son exécution que je sais faire régner ma loi chez moi».

Omayyah voulait se reposer un peu. Mais tiraillé par les idées contradictoires qui lui passaient par la tête, et perturbé par les pensées noires qui grouillaient dans son esprit, il ne pouvait pas dormir.

Tous les esclaves de la maison, hommes et femmes, partirent chacun à sa tâche. Seul l'infortuné Bilâl resta allongé dans un coin poussant des lamentations. Le sang coulait à flots de sa tête et de son visage, et personne ne lui prêtait la moindre attention.

Chacun de ces esclaves se disait: «Bilâl a mis fin à sa vie par sa propre faute. Ce n'est pas le moment de faire une chose pareille. Même les dignitaires arabes n'ont pas accepté cette religion. Que dire alors d'un esclave comme Bilâl!»

Ils parlèrent tous et exprimèrent leurs opinions sur le sujet.

La Foi, une Affaire Personnelle

Après quelques heures, Bilâl se mit à bouger, il poussa un soupir, mais de nouveau il perdit connaissance. Lorsqu'il reprit conscience, des larmes coulaient de ses yeux. Il regarda de tous côtés, mais ne vit personne susceptible de venir à son secours. Il sentit que partout dans la maison le démon de la peur régnait. Tout son corps était barbouillé de sang, ses os semblaient avoir été broyés et il n'avait pas assez de force pour bouger. Que pouvait-il faire? À qui pouvait-il faire appel? Il leva ses yeux à peine entrouverts et noyés de larmes vers le ciel et dit le cur serré: «O Allah! Viens à mon secours. O Allah, Créateur du monde! Je suis innocent. O Seigneur Tout-Puissant...»

Bilâl poussait sans cesse des cris plaintifs, mais il était incapable de bouger. Il attendait là, sans savoir ce qui allait lui arriver.

Omayyah se releva en sourcillant, les yeux empourprés de colère, il s'approcha de Bilâl. Il s'attendait à ce que son esclave lui dise immédiatement: «O maître! Je me soumets à toi. Je regrette ce que j'ai fait. Je crois en Lât et en 'Uzza. Désormais je n'irai plus voir Mohammad».

Il fixa les yeux sur Bilâl qui reprenait conscience, attendant ce qu'il allait dire. Mais celui-ci était incapable de parler tant il souffrait. Il ouvrit lentement ses yeux, des larmes se mirent à en couler, et tout en se remuant il dit à peine: «Cher maître», avant de retomber dans l'inconscience.

Omayyah se réjouit et dit: «On dirait qu'il est revenu à son ancienne croyance et qu'il veut se repentir. Mais, même s'il le fait, il doit recevoir des coups de trique afin que plus jamais il ne songe à recommencer».

Bilâl reprit enfin conscience et dit: «Maître! Ma Foi n'a rien à voir avec toi. Ma croyance en Mohammad n'est pas un péché et elle ne nuit nullement à mon travail».

Omayyah ne s'attendait guère à entendre ces mots qui pesèrent si intesement sur ses oreilles qu'il avait l'impression que le monde devenait noir devant ses yeux. Il hurlât: «O minable individu! Ne sais-tu pas que tu es mon esclave! Ton intellect, ton âme, ton corps m'appartiennent. Ton coeur n'a pas l'autorisation de croire à sa guise. Ta pensée n'est pas libre de suivre la direction qu'elle veut».

Bilâl répondit calmement: «C'est vrai que je suis ton esclave; je ne le nie point. Je le suis à tel point que si tu m'ordonnes de marcher dans des déserts noirs durant la nuit, j'obéirai sans broncher. Et si tu me donnais l'ordre de porter pendant le jour des roches lourdes sur mes épaules, sous la chaleur du soleil brûlant, j'exécuterais tes ordres sans manifester le moindre malaise. Mais mon intellect, ma pensée et ma foi ne t'appartiennent pas. Ce ne sont pas des choses que tu peux t'approprier. Je dois accomplir mon devoir même si ma croyance est différente de celle de mon maître. La foi est une affaire personnelle».

Omayyah tremblant de rage vociféra: «Non, non. Tout ce que tu as m'appartient. Tu es mon esclave. Tout ton être est ma propriété. Ta foi et ta pensée m'appartiennent, de même que les mouvements de ta langue sont sous mon contrôle. Je vais t'administrer des coups si violents que tu vas extirper cette foi de ton cur et de ton intellect».

Et joignant le geste à la parole, Omayyah lui assena un coup de pied d'une telle violence qu'on eût dit que c'était le coup de grâce.

Cette haine meurtrière à l'égard d'un esclave sans défense, obéissant, travailleur et bien noté, dont la seule faute était d'avoir souscrit à une croyance naissante et sans grande influence jusqu'alors, trahissait sans doute la vague crainte des nantis d'Arabie d'assister à l'avènement d'une nouvelle ère où l'esclavagisme serait appelé à disparaître tôt ou tard.

Des Rêves Diaboliques

Indisposé par un profond malaise, le maître de Bilâl ne pouvait avoir ni la paix, ni la tranquillité de l'esprit, et il semblait vouloir se battre contre les portes, les murs, la Terre et le Ciel. Partout où il mettait le pied, la pression l'étouffait et le monde lui paraissait sombre. Omayyah se dit: «Quelle affliction a atteint la société? Même un esclave se permet de demander à son maître des choses absurdes. Mais qu'est-ce que c'est donc cette religion?! Que dit Mohammad?»

Puis emporté à nouveau par la rage, il se dit: «Je tuerai cet esclave pour que je sois soulagé et que les autres sachent que je jouis d'une grande autorité».

Ne pouvant mettre un terme au malaise qui le rongeait, il se résolut à sortir de la maison et à aller rencontrer les notables, les chefs de la ville et les représentants du parlement afin de les informer de ce qui se passait chez lui. En sortant, il désirait également se remettre de sa fatigue et reprendre un peu de force afin de se livrer à une nouvelle séance de torture contre son pauvre esclave.

Il se rendit chez les dignitaires de la ville et leur fit part de son inquiétude et du danger réel qui menaçait la société et l'ordre établi. Il insista pour que l'on trouve rapidement un moyen de détruire Mohammad, le Prophète de l'Islam, ainsi que le noyau d'adeptes qui s'était formé autour de lui. Il leur suggéra de méditer sur la sévérité avec laquelle il avait traité son esclave désarmé et leur demanda de l'aider à trouver une solution à son problème avec cet impénitent individu. Quelques heures plus tard, il retourna chez lui et vit Bilâl étendu tel un cadavre dans un coin de la maison. Il secoua la tête et lui dit: «Crois-tu toujours en Mohammad?» Puis il se dirigea vers sa chambre pour se reposer un peu.

Un silence de désolation régnait dans la maison. Personne n'avait le courage de prononcer un mot. Ce silence était toutefois entrecoupé par des propos incohérents qui sortaient de la bouche de Omayyah, pendant son sommeil. Parfois il brisait le silence par un cri ou murmurait des mots laissant deviner qu'il rêvait du repentir de Bilâl et de son renoncement à la religion de Mohammad. Après chaque rêve ou cauchemar, il se réveillait le visage joyeux ou haineux selon le cas, puis il se rendormait. Lorsqu'il se réveilla complètement, il constata que tout ce qu'il avait vécu pendant son sommeil n'étaient que "songes diaboliques", la rage le submergea et il se dit: «J'espère que cet esclave me laissera dormir tranquillement, enfin. Quels cauchemars sataniques j'ai eus!»

Omayyah s'assit et se remémora la décision sévère qu'il avait prise lors de sa visite aux dignitaires de la Mecque. Aussi pensa-t-il: «Je dois punir Bilâl, car il a rendu ma vie, mon sommeil et mon réveil insupportables. Jusqu'à quand devrais-je accepter ces tourments? Pourquoi ce malheur m'est-il arrivé? Pourquoi devrais-je souffrir?»

Au Zénith de Ses Aspirations

Ayant subi ce traitement impitoyable pour la première fois depuis qu'il s'était engagé sur cette voie, Bilâl se prépara à davantage de persécutions et de tortures et comprit que c'était le début de son sacrifice. Il réalisa que s'il voulait porter l'étendard de la liberté sur ses épaules et faire face aux tyrans et aux obscurantistes, en tant que précurseur, tout ce à quoi il devrait s'attendre, serait: persécutions, tortures, angoisses et ennuis. Pourtant une perspective aussi terrifiante ne le détourna pas de sa résolution, de rester vaille que vaille fidèle à cette nouvelle école de pensée, à cette révolution qui voulait soustraire l'homme à toute soumission en dehors de la soumission à Allah.

Le pilier de la foi de Bilâl était si solidement fixé, que ces tempêtes ne purent l'ébranler. Son amour pour la liberté était trop forte pour renoncer à sa foi sous la pression, même difficilement supportable, de Omayyah. La seule chose qui le préoccupait et l'affectait vraiment, c'était de voir les gens persévérer dans la déviation, l'insouciance et l'adoration des idoles inertes, et dans la soumission à leur maître injuste et tyrannique, au lieu d'adorer Allah le Miséricordieux.

Bilâl oublia son triste sort et laissa libre cours à sa pensée. Comment les maîtres et les obscurantistes pouvaient-ils opprimer les dépossédés sans que personne n'ose protester ou venir au secours de ces misérables, traités comme du bétail! Les nantis et les gens puissants jouaient avec la vie, les biens et les croyances du peuple et commettaient de nombreux crimes pour satisfaire leurs désirs charnels et la vie de luxure qu'ils menaient! Jusqu'à quand le sang des innocents continuerait-il à couler? Jour après jour la position des chefs des tribus arabes, plongés dans la débauche et l'immoralité ne cessait de se renforcer, alors que le concept de moralité et de noblesse humaine s'effacait peu à peu.

Bilâl était devenu conscient que la société se dirigeait tout droit vers le précipice et la destruction, et que tout allait vers le déclin. Peu à peu la crainte qu'il avait pour lui-même commença à s'estomper pour laisser place à son désir de voir les gens mettre un terme à leur condition pitoyable. Ce noble désir redoubla sa détermination à supporter toutes les souffrances et à s'armer d'une patience sans limite.

Emprisonnement et Travaux Forcés

Quant à Omayyah, sa détermination à faire mourir Bilâl, pour sauver la face et assouvir sa haine envers le Prophète Mohammad et sa Foi, sembla céder la place, une fois l'accès de colère apaisé, à une réflexion perfide et à une pensée calculatrice, propres à tous les possédants vivant sur l'exploitation d'autrui. Car pour Omayyah, Bilâl était avant tout un bien, une propriété personnelle et un instrument de service. Le tuer, c'était subir une perte matérielle. Il fallait donc sévir autrement et d'une façon plus efficace et bien plus adéquate. Il commença par l'affamer, lui confier des tâches très dures et quasi insupportables, l'isoler en interdisant à quiconque de lui adresser la parole ou de s'approcher de lui. Il pensa que c'était là la voie la plus courte menant à son but: si Bilâl était affamé, écrasé par les tâches pénibles et totalement isolé, il regretterait sa conversion, se repentirait, renierait sa nouvelle foi, et serait obligé de respecter son maître et de lui demander pardon. De plus, Bilâl n'aurait pas, pensait-il, d'autre choix que d'exécuter les travaux durs qui lui seraient confiés, de crainte d'être puni. N'était-ce pas la plus grande persécution que l'on puisse faire subir à un "criminel" afin qu'il se repente? Et n'était-ce pas la meilleure façon de dissuader quiconque aurait la velléité de suivre son exemple?

Il semblerait que les nantis et les exploiteurs, qu'ils soient des individus, des entités sociales ou des nations et quelque soit l'époque, sont animés par les mêmes sentiments, les mêmes craintes, le même égoïsme, et qu'ils recourent aux mêmes méthodes pour sauvegarder leurs privilèges, poursuivre leur exploitation des plus faibles et les empêcher de se relever.

Hier, Omayyah et ses pairs qui maintenaient sous leurs jougs les masses des démunis, s'alarmèrent dès que l'Islam naissant proposa à l'humanité un système plus juste et plus susceptible de réduire l'écart entre les possédants et les possédés, et ils recoururent à toutes sortes de méthodes perfides pour étouffer la légitime aspiration des masses à l'émancipation. Et de nos jours, les Grandes Puissances se sont coalisées et ont tout mis en uvre (embargo économique, boycottage politique et scientifique, dénigrement, diffamation, agressions armées, menaces) pour empêcher la nation musulmane et les pays pauvres d'accéder à la technologie et de se développer, dès que l'Islam renaissant a rappelé à l'humanité, inquiète devant la croissance des inégalités et des injustices, qu'il détient la solution et que le système islamique, s'il est correctement appliqué, peut sortir le monde du virage dangereux dans lequel il s'est engagé.

Mais contrairement à ses prévisions, Omayyah ne parvint pas à impressionner Bilâl par ses méthodes de dissuasion et de répression. En effet, Bilâl patienta et endura l'emprisonnement, l'isolement et les travaux forcés, et bien mieux, il se mit à exprimer sa foi en l'Islam d'une façon plus éloquente et avec une voix plus assurée. On aurait dit que les supplices et les persécutions étaient devenus les signes de l'affirmation de sa Foi, laquelle lui procurait un réconfort indicible et suscitait en lui des espoirs sans limites. Le monde éphémère d'ici-bas et ses épreuves lui paraissaient insignifiants face aux perspectives illimitées de la vie éternelle à laquelle il n'avait cessé de penser depuis qu'il avait épousé cette Foi.

Sérénité sous l'Emprise des Chaînes

Lorsque Bilâl l'Éthiopien terminait les corvées auxquelles il était astreint, Omayyah ordonnait qu'au lieu de le laisser se reposer, on devait enchaîner solidement ses mains et ses pieds, le jeter dans la basse-cour et lui donner une toute petite quantité de nourriture lui permettant à peine de survivre.

Il va de soi que les souffrances de Bilâl étaient indescriptibles dans ces lieux ténébreux, humides, jonchés de saletés de bêtes et dégageant des odeurs nauséabondes, dans lesquels Omayyah l'avait assigné.

Parfois Omayyah ordonnait que les pieds de Bilâl soient attachés avec une corde dont il donnait le bout aux enfants pour qu'ils courent en traînant Bilâl. C'était un jeu amusant pour les petits qui s'ingéniaient à le traîner de tous côtés, allant de droite à gauche, tournant en rond, en avant et en arrière. Les enfants jetaient sur lui des pierres et du sable comme pour l'inciter à se laisser traîner, et Bilâl essayait de se relever pour pouvoir les suivre mais retombait tout de suite à cause de la corde qui serrait fort ses pieds ensanglantés. Le sang avait beau couler tout le long de son corps, personne ne s'apitoyait sur son sort.

Bilâl se sentait totalement abandonné et il ne pouvait rien espérer de personne. Son maître! Un homme impitoyable, aveuglé par sa haine envers la nouvelle foi et ceux qui osaient l'épouser. Quant aux autres esclaves, ils étaient tellement terrorisés par l'attitude sauvage de Omayyah qu'ils n'osaient même pas penser à lui venir en aide. Autour de Bilâl tout était noir et aucune lueur d'espoir n'apparaissait à l'horizon. Pourquoi toute cette haine, tout cet acharnement? Pourquoi fallait-il souffrir autant pour sa nouvelle croyance? Lui qui était si apprécié de son maître et de ses semblables, pourquoi devait-il être honni, battu, torturé, abandonné, alors qu'il n'avait fait de mal à personne? Pourquoi devait-il subir toute cette violence pour avoir ouvert son cur et son esprit à une foi qui recherchait le bien-être de toute l'humanité? Ce qui le déconcertait le plus, c'était l'incapacité des gens à comprendre que le Message de Mohammad (P) était révélé pour les sortir des ténèbres dans lesquelles ils sombraient.

Cette situation lui causait tant de serrements de cur et de tourments dans l'âme qu'il en oubliait les douleurs physiques, pourtant insupportables, de ses blessures et plaies qui ne cessaient de s'aggraver. Un homme normalement constitué aurait déjà succombé depuis longtemps à un tel traitement. Comment parvenait-il donc à supporter ces douleurs physiques ainsi que les tortures infligées à son âme? Pour satisfaire son maître et mettre un terme à ses souffrances, il lui aurait suffi de prononcer du bout des lèvres quelques mots de regret. Après tout, ne voit-on pas, même de nos jours, des accusés qui sous la torture ou même tout simplement sous la pression psychologique, avouer des crimes qu'ils n'ont jamais commis, prêts à accepter la prison uniquement pour mettre un terme à l'état d'incertitude et de tourments dans lequel on les a mis.

Sa rencontre avec le Prophète (P) avait complètement transformé Bilâl. Une force ainsi qu'une totale quiétude l'habitaient depuis son attachement à la nouvelle Foi. Il pouvait résister à toutes sortes de pressions physiques et mentales. De plus, sa perception du monde avait changé, il avait enfin compris le sens de la vie, de la mort. Dès lors rien dans ce monde éphémère ne pouvait l'impressionner, ni perturber la tranquillité de sa conscience. Il avait découvert la Voie d'Allah le Tout-Puissant et depuis il voyait tous les tyrans, nantis et oppresseurs de ce monde comme des nains falots et impuissants.

La Fermeté et le Sacrifice

Ainsi le plan diabolique de Omayyah ne parvenait pas à mettre à genoux cet Africain devenu fier et déterminé. Il supportait la douleur et sa condition difficile avec patience, ayant l'intime certitude qu'Allah lui trouverait la meilleure issue s'il savait patienter.

Chaque fois qu'il était soumis à la torture, l'homme libre d'Afrique dirigeait son attention vers le ciel et murmurait quelques récitations et prières dont les effets sur son âme et son esprit étaient immédiats. Il devenait ainsi indifférent à la douleur et à la pression. Plus ses difficultés et ses tourments augmentaient, et plus sa dévotion et sa foi s'affermissaient. Certes les blessures et la faim le faisaient crier et gémir, mais son âme restait intacte et éclairée.

Ce qui encourageait Bilâl , qui se sentait comme un porte-drapeau de la liberté, à endurer et à patienter, c'était son désir de montrer à la poignée de Musulmans valeureux la nécessité de rester fermes sur le chemin de leur foi, de ne pas quitter le champ à la suite d'une promesse ou d'une menace, ni être intimidés par les vociférations des ivrognes.

La fermeté et la résistance de Bilâl finirent par mettre son maître hors de lui, et fort mal à l'aise. Il voulait absolument le faire plier ou l'anéantir. Il pensait: «Comme cet esclave est obstiné! Que faire? Je l'ai torturé autant que faire se peut. Il n'est pas prêt d'abandonner sa mauvaise pensée et sa foi erronée! Alors, je jure par al-Lât et al-'Uzzâ qu'il devra mourir sous la torture. Je ferai en sorte qu'il soit enterré sous le sable avec tous ses idéaux».

Face aux menaces de plus en plus précises de Omayyah, Bilâl gardait son sang-froid. De temps en temps, il répliquait calmement: «Tout ce que tu peux faire contre moi, c'est me tuer. Or je n'ai pas peur de mourir. D'autre part, je me sentirais fier d'être tué sur le chemin du Prophète d'Allah et pour la délivrance des opprimés de la tyrannie et de la cruauté. Il vaut mieux mourir dans l'honneur que vivre dans l'abjection. Seuls les gens égoïstes et ne croyant pas au Jour du Jugement craignent la mort. Pour moi en tous cas, la mort n'est qu'honneur et salut!»

Ayant constaté que rien de ce qu'il avait entrepris ne pouvait entamer la foi de Bilâl, Omayyah décida de mettre à exécution son dernier plan diabolique qui devait selon lui conduire son incorrigible esclave à renoncer à sa foi ou à mourir. Il était déterminé à aller jusqu'au bout de sa logique meurtrière, car en fait son plan équivalait à la mort de Bilâl.

Il faisait une chaleur torride sous le soleil brûlant du Hijâz. Le sable du désert n'avait rien à envier à l'enfer.

Omayyah saisit la main du pauvre Bilâl et le traîna vers le désert jusqu'à ce qu'ils aient atteint une région sablonneuse et brûlante. Là, il déshabilla le maigre et famélique Bilâl et le fit allonger sur des pierres aussi brûlantes qu'un fer rouge de chaleur. Il n'oublia pas de poser par la suite quelques-unes de ces lourdes pierres sur sa poitrine. La peau de Bilâl commença à brûler et il lui était de plus en plus difficile de respirer. Mais ce ne fut pas tout, car tous ceux qui accompagnaient Omayyah se mirent à donner des coups de fouet au pauvre Bilâl , laissant deviner sur leurs lèvres un sourire de plaisir en signe de victoire.

Bilâl perdait parfois connaissance, suite aux terribles sévices qu'il subissait. Lorsqu'il reprenait ses esprits, il devait faire face à la folie furieuse de son maître qui le pressait de renier Mohammad (P) et son Seigneur. Mais à sa grande déception, Omayyah, incrédule, entendait Bilâl murmurer d'une voix tremblante, les yeux fermés: «Ahad, Ahad».(22)

En prononçant avec tant de peine les mots Ahad, Ahad, le sincère compagnon du Prophète (P) , le soldat dévoué d'Allah, mit en flammes toutes les entrailles de son maître, lequel, ahuri, ne pouvait pas croire qu'il était en face du même Bilâl qu'il connaissait. Il ne pouvait pas concevoir qu'un tel esclave puisse atteindre un si hait niveau de conscience et de foi, et une si haute position qu'il se préparait à se sacrifier pour sa foi, la foi au monothéisme. Comment cet esclave, toujours prévenant et prêt à s'aplatir devant lui, sur un simple geste, pouvait-il, avoir un tel mépris pour ses menaces, sa volonté, toutes les punitions inhumaines qu'il lui avait infligées? Mais toujours haineux et ayant à sa merci Bilâl il serrait les dents, comme pour montrer sa détermination et son pouvoir mis à l'épreuve, il dit à Bilâl: «Tu doit ou bien mourir ou bien renier le Seigneur de Mohammad». Mais le valeureux Bilâl, à qui l'Islam avait conféré une foi inébranlable et une force indomptable, répéta avec assurance et conviction: «Ahad! Ahad!»

Hommage Rendu à Bilâl

Chaque jour le soleil se levait le matin derrière la montagne, et à mesure qu'il montait, la crainte de Bilâl augmentait, car la montée du soleil signifiait pour lui et pour sa peau martyrisée une nouvelle séance de supplice sous la chaleur. Mais Bilâl qui suffoquait sous l'effet conjugué de la chaleur et des pierres qui écrasaient son corps chétif, résistait miraculeusement en opposant à ces interminables souffrances, des prières continuelles qu'il murmurait inlassablement et qui semblaient avoir l'effet d'une anesthésie contre la douleur.

La scène de torture qu'avait fièrement montée Omayyah et l'incroyable résistance de son unique héros finirent par attirer des spectateurs. Leur présence poussait Omayyah à rendre le spectacle plus dramatique et plus mouvementé. Chaque fois qu'un nouveau arrivait, Omayyah attisait le feu, ou projetait plus de lumière sur son héros, en s'ingéniant à trouver les moyens d'augmenter sa torture afin qu'il pousse plus de cris plaintifs. Mais l'endurance de Bilâl, sa résistance héroïque à des douleurs humainement insupportables, finirent par arracher la sympathie et l'admiration des gens.

Un jour, un homme du nom de Waraqah Fils de Nawafal passa par là. En voyant la scène, il éprouva une grande affection pour la victime. Il eut subitement l'envie de l'embrasser. Il s'approcha de lui et lui dit: «Bravo, Bilâl! Moi aussi je dis qu'il n'y a qu'Un Allah. J'accepte ta foi». Puis se tournant vers Omayyah, il dit sur un ton d'avertissement et de défi: «Je jure par Allah que si Bilâl meurt dans cette condition, je ferais de son tombeau un lieu de pèlerinage pour moi-même, et j'implorerais la bénédiction de ses restes, car ce lieu sera certainement un lieu de descente des bénédictions d'Allah».(23)

Ô! Ô! Je brûle

Constatant que rien ne pouvait avoir raison de la résistance de Bilâl, Omayyah décida de chauffer au rouge une barre de fer et de l'enfoncer dans la cuisse de Bilâl.

Bilâl était étendu à terre, une grande pierre sur sa poitrine l'empêchait de voir ce que l'on était en train de faire avec sa jambe. Il voyait seulement Omayyah et ses hommes chauffer une barre de fer et l'apporter vers lui. Il sentit subitement que sa jambe était en feu. Il avait l'impression que des flammes avaient pénétré son corps et qu'il était en train de brûler vif. Alors qu'il était sur le point de perdre connaissance, il cria impuissant: «Ô! Je brûle! Je brûle!». Et puis plus rien. Son corps inerte fit penser aux gens présents qu'il était mort.(24)

Un silence lugubre s'empara du désert. Toute l'assistance fut prise de malaise. Même le soleil donnait l'impression de s'émouvoir devant cette scène macabre. Le visage de Omayyah devint à la fois blême et sinistre. Il avait l'air de regretter ce qu'il venait de faire.

Pour Bilâl, le temps passait lentement. À plusieurs reprises, il sembla reprendre conscience, gémissant de douleur. Sa respiration était lente, comme un mourant. Le teint blanchâtre, incapable de bouger, l'énergie lui manquait pour parler. Mais quiconque s'approchait de Bilâl, pouvait constater qu'il se plaignait à voix basse à Allah. Finalement il parvint à ouvrir la bouche et avec difficulté il murmura très lentement: «Ahad (Allah est Un)», puis il sombra à nouveau dans l'inconscience.

Ce mot prononcé d'une voix à peine audible, déchira pourtant le silence qui régnait dans le désert. Toute l'assistance soupira en signe de soulagement. Quelques minutes plus tard, il rouvrit les yeux, les promena sur l'assistance pour finalement les fixer sur son impitoyable maître à qui il dit sur un ton ironique: «Crois-tu que ma foi est cachée dans la chair de ma cuisse, pour que tu t'acharnes à la brûler au fer rouge, espérant ainsi la détruire et en chasser l'amour d'Allah l'Unique? Penses-tu que la Foi en Allah et l'attachement à Lui se dissimulent dans mon corps pour que tu t'appliques tant à le torturer dans l'espoir de les y tuer? Non, non! Détrompe-toi. La foi en Allah et en son Prophète a pénétré au plus profond de mon être et l'amour du Créateur a pris racine au fond de mon âme. Tu ne peux pas les en sortir, ni les détruire avec ces chaînes et ces coups de fouet. Non, sois certain que tu ne pourras me défaire de ma foi , ni l'affaiblir par cette cruelle torture».

Omayyah resta bouche bée, interloqué par l'attitude inouïe et surréaliste de Bilâl. Il était encore sous le choc du spectacle épouvantable qu'il avait mis en scène. L'odeur nauséabonde de la chair grillée de Bilâl et la fumée âcre qui s'en dégageait, les hurlements déchirants et les crispations douloureuses de son visage horrifiaient même l'âme la plus insensible. Comment cet homme agonisant, martyrisé, accablé et enchaîné pouvait-il encore ne se soucier que de sa foi et trouver le courage de défier son maître? Pour lui tout ceci était inimaginable, d'autant plus inimaginable qu'il s'agissait d'un esclave devant être sans volonté, sans âme et sans esprit, un animal dressé pour exécuter les ordres de son maître, penser comme lui et croire en ce qu'il croit. Cet homme n'était donc plus le Bilâl qu'il avait connu! Il s'était transformé. Mais qu'est-ce que cette religion de Mohammad (P) avait de particulier pour pouvoir changer de la sorte un être effacé en une personne dotée d'une volonté invincible?

La perspective de voir la nouvelle religion opérer une telle transformation dans les esprits et la crainte que ce changement ne mette fin aux privilèges illégitimes dont jouissaient Omayyah et ses semblables, arrachèrent du cur de celui-ci le brin de pitié et de regret qu'il avait eu l'air d'éprouver lorsqu'il avait mis à feu et à sang le pauvre corps de Bilâl.

Pour les esclavagistes de jadis, tout comme pour les colonialistes d'hier et les néocolonialistes d'aujourd'hui, les manifestations de pitié, les apparences de justice et les semblants de sentiment humain, n'ont pas de place lorsque les intérêts et les privilèges des possédants sont menacés.

Omayyah décida donc de mener jusqu'au bout sa logique meurtrière. Bilâl devrait mourir sous la torture ou abdiquer sa foi.

«Bilâl est Mort!»

Bilâl, ou plutôt ce qu'il en restait, continua donc à survivre dans les mêmes conditions. Toutes les personnes qui passaient par là, s'arrêtaient pour voir le spectacle et s'alarmaient en remarquant l'état pitoyable dans lequel il sombrait.

Un jour 'Amr Ibn al-'Aç se trouva là. Il vit Omayyah en train de crier au visage de Bilâl: «Renie le Dieu de Mohammad(P) et exprime la foi en al-Lât et al-'Uzzâ», et Bilâl de lui répondre: «Allah est Un! Allah est Un!»

'Amr al-'Aç racontant cette scène, témoigne: «J'ai vu alors le visage de Omayyah changer et ses yeux devenir rouges. Il rugit, s'approcha de Bilâl comme un démon, s'assit sur sa poitrine et serra sa gorge si fort que j'ai cru qu'il était mort. J'étais très affligé et tellement bouleversé que je ne pouvais plus assister à cette scène insoutenable. J'ai quitté Omayyah, la tête étourdie et je me suis dit: «Malheur à ces gens rudes, cruels et injustes. Bilâl est mort. Ils étaient certainement trop sévères avec lui.

»Je suis parti vers ma destination, et ai vaqué à mes occupations. Mais tout ce temps, je suis resté perturbé et l'image pitoyable de Bilâl n'a pas cessé de hanter mon esprit. J'ai donc décidé de retourner sur place pour savoir ce qu'il était advenu de Bilâl. Une fois sur place, je l'ai vu toujours étendu à terre. Je me suis dit: "Le pauvre homme est donc bien mort? Mais j'ai soudainement remarqué qu'il bougeait. Omayyah s'est empressé vers lui et lui a ordonné: "Dis, je crois à Lât et 'Uzza". Bilâl était trop faible pour pouvoir parler, alors il a fait un signe vers le ciel comme pour dire que son Seigneur est le Seigneur des Mondes».

Plus amer que le poison

La prison, les chaînes et la torture de Bilâl avaient duré trop longtemps pour qu'il ne connaisse pas de moments de découragement, et de démoralisation. Pendant ces moments il se demandait: «Que dois-je faire? Quelle est la solution?». Il sentait que sa pensée était bloquée. Il n'y avait rien à faire. Il savait que toutes les portes de sortie étaient fermées devant lui. Il se mettait alors à se parler. Quelques fois son regard se promenait autour de lui et semblaient se plaindre auprès du désert, des montagnes, de la jungle. Et lorsque la nuit tombait, ses yeux étaient fixés sur le ciel, contemplant les belles étoiles qui projetaient leur lumière vers son coeur. Il se disait alors:

«Ces moments qui sont plus amers que le poison vont passer. Cette nuit noire va s'écouler. Cette période ténébreuse va prendre fin. Ces tumultes se calmeront et les circonstances ne demeureront pas éternellement favorables aux oppresseurs récalcitrants. Le soleil brillera à travers ces nuages noirâtres et épais et la victoire viendra immanquablement.

»La vérité a toujours été combattue par les ignorants et les imbéciles. Je ne suis pas le seul à avoir été torturé à cet égard. Je suis certain que dans toutes les époques la victoire finira par être du côté des adorateurs d'Allah et les partisans de la vérité et que la fin des oppresseurs commencera bientôt.

»L'Omniprésent Seigneur connaît pertinemment les agissements inadmissibles des oppresseurs et IL est au courant de leur tyrannie et injustice. IL leur a laissé ce répit afin qu'ils montrent leur visages hideux aux gens, et pour que ceux-ci les honnissent en connaissance de cause, et se dirigent vers le Tout-Puissant Créateur, croient en Lui et comprennent qu'IL a destiné une punition éternelle aux oppresseurs et aux idolâtres».

Mais très souvent il adressait des supplications pendant de longues heures à Allah:

«O Créateur du monde! Pour combien de temps encore l'existence du peuple restera minée par les possédants et les égoïstes!

»O Omnipotent Seigneur! N'est-il pas temps de disgracier les injustes et d'assécher leurs racines pourries, de venir au secours des gens pieux, de les sortir des griffes de leurs bourreaux et de les rendre maîtres de Ta Terre bénie?

»O Puissant Seigneur! Jusqu'à quand cette tyrannie, cette injustice va-t-elle continuer? Jusqu'à quand les déshérités continueront-ils à faire l'objet d'humiliation et leurs droits continueront-ils à être spoliés?

»O Seigneur! Je n'ai pas d'autre refuge que Toi! Tout ce que je vois partout, c'est l'immoralité, la cruauté, le meurtre, le crime, le pillage, la tricherie.

»O Recours et Refuge des opprimés! Je n'ai personne pour m'aider en dehors de Toi. Viens donc à mon secours! O Seigneur! Viens à mon secours, car je me suis rendu à la mort et je considère qu'il est honteux de vivre dans l'humiliation. Je désire me sacrifier librement sur la voie de l'Islam, de Ton Prophète et de tous ceux que Tu chéris.

»O Seigneur des mondes! J'ai choisi la mort, mais accorde-moi par Ta Bonté, un peu de répit afin que je puisse voir la libération de mes descendants, la liberté des masses de déshérités, la victoire de Ton Prophète Mohammad (P) et l'étendard de la devise de notre religion: "Il n'y a pas de dieu, si ce n'est Allah", hissé sur le plus haut sommet. Je désire seulement la délivrance du peuple de la Mecque et de tous les déshérités du monde ainsi que la victoire de l'Islam, bien que je n'en bénéficie peut-être pas, puisque je peux mourir d'un moment à l'autre. Mais si j'éprouve un tel désir, c'est parce que je souhaite que ma mort soit une nouvelle naissance, que mon sang soit l'énergie qui ressuscite les âmes des morts des déshérités, que mon cri soit le commencement du soulèvement contre le polythéisme, et que mon message, qui est le message de toutes les générations martyrisées, de toutes les masses enchaînées, et la foi de tous les hommes sincères et responsables, soit éternel et honoré. Car il montre les vrais visages des hypocrites et des blasphémateurs dans toute l'histoire, et rappelle aux générations à venir la noirceur de leurs agissements.

»O mon Seigneur! O Grandiose Seigneur! Accorde-moi un répit!»

* * *

Les jours s'écoulèrent et la condition de Bilâl allait toujours en empirant. Il était sur le point de quitter ce monde et de se débarrasser ainsi des griffes de Omayyah. Les récits le concernant allaient bon train. Chaque personne racontait une séquence de son drame. Le Saint Prophète était très inquiet pour lui. Que devait-il faire? Comment arracher les hommes nobles et sages de la société, des griffes des oppresseurs? Il réfléchit sur la question, sans y trouver une solution. Il consulta certains de ses adeptes. Eux aussi semblèrent désarmés. Ce n'était pas seulement le Prophète de l'Islam qui éprouvait de la peine pour Bilâl, mais tous les Musulmans s'efforçaient de trouver le moyen de délivrer Bilâl et d'autres comme lui. Car l'Islam leur avait appris que les Musulmans étaient comme un corps, si une partie de ce corps souffre, toutes les autres parties souffrent en conséquence.

Après mûre réflexion le Saint Prophète demanda à ses adeptes: «Si quelqu'un d'entre vous peut acquérir Bilâl et l'affranchir, il est possible que ce problème soit enfin résolu». Abû Bakr accepta la suggestion et s'engagea à s'occuper de cette affaire.

Abû Bakr Rencontre le Maître de Bilâl

Abû Bakr décida de se rendre chez Omayyah tout en se demandant s'il pouvait réussir dans sa tâche. Comment Omayyah allait-il le recevoir et était-il disposé à lui vendre Bilâl? Alors qu'il réfléchissait à ces questions, il arriva à la maison de Omayyah. Lorsque les deux hommes se rencontrèrent, ils échangèrent les salutations d'usage et se montrèrent aimables l'un envers l'autre.

Omayyah dit: «Depuis longtemps tu as cessé de nous rendre visite...»

Abû Bakr répondit: «J'espère maintenir des relations plus étroites avec vous dans l'avenir».

Omayyah dit: «Je vis des circonstances très critiques. Ce Mohammad que tu suis est prêt à détruire notre société très rapidement, et je ne suis pas le seul à m'en alarmer, mais tous les dignitaires arabes. Avec tout le pouvoir que je possède, je n'ai pas réussi à contraindre l'un de mes esclaves à renoncer à sa foi en Mohammad».

Abû Bakr l'interrompit et lui dit: «Ces choses-là vont être arrangées. Je suis venu justement pour te débarrasser de tes ennuis».

Omayyah demanda: «Peux-tu réellement me sortir de mes ennuis? Est-ce que Mohammad a abandonné ses prêches?»

Abû Bakr dit: «Je suis venu pour t'acheter l'esclave qui te cause tant de soucis, ou même de l'échanger contre l'un de mes esclaves qui suit ta religion».

Omayyah demanda: «Parles-tu à propos de Bilâl?»

Abû Bakr répondit: «Oui, Bilâl».

L'expression du visage d'Omayyah changea subitement. Il jeta un regard sévère sur Abû Bakr et dit, sur un ton de surprise: «Es-tu venu dans ce but? Bilâl ne sert plus à rien. Il est devenu apostat et impur. Il est maintenant impudent. Il a perturbé la tranquillité de notre vie. Il ne sert plus qu'à la mort. Je dois le tuer de la pire manière afin que je puisse être soulagé, et pour qu'il serve de leçon aux autres. Tu ne dois pas le laisser perturber ta vie».

Abû Bakr répondit: «Je suis prêt à l'acquérir à n'importe quel prix, et si tu préfères avoir un esclave idolâtre en échange, je serai disposé à un tel troc».

Omayyah répondit d'une façon plus sèche: «Non! Je ne peux pas accepter ta proposition. Il doit mourir dans cette condition. De cette façon je retrouverai mon calme et les autres prendront garde d'eux-mêmes».

Abû Bakr dit: «Au lieu de faire tout cela et de te donner tant de peines, tu dois le vendre pour être en paix».

Omayyah dit: «Tu ne sais pas ce que ce Noir m'a fait. Les serrements de mon coeur ne pourraient cesser par cette vente».

Abû Bakr répliqua sur un ton bas: «Tu as tort. Si tu ne le vends pas, tu souffriras encore davantage».

Omayyah dit: «N'insiste pas. Il ne vaut pas la peine d'être vendu».

Abû Bakr, regardant Omayyah avec une expression d'impatience sur son visage, répéta sa demande: «Je t'ai fait une requête et je t'ai informé que j'avais un esclave qui est nettement plus fort que Bilâl et que j'étais prêt à te le céder. Pourquoi continues-tu à te plonger dans tes soucis?»

Abû Bakr finit par avoir raison du refus d'Omayyah de lui vendre Bilâl. Il put l'acquérir. Il coupa de ses propres mains les cordes qui enchaînaient les jambes de Bilâl, remercia Omayyah et partit.(25)

Bilâl Gagne Sa Liberté

Bilâl se débarrassa des chaînes de la captivité de son maître monstrueux comme un oiseau à plumage brûlé. Il ne pouvait pas marcher. Les stigmates de la torture étaient visibles sur sa peau noire. Les os de sa poitrine étaient affaiblis dangereusement. Les signes des soucis et de la faim étaient clairement dessinés sur ses traits. Il lui était extrêmement difficile de parler. Il avait de la peine à croire qu'il était devenu vraiment libre. «Le Seigneur des mondes m'a-t-IL réellement libéré du joug de cet homme cruel? Ai-je triomphé si vite? O Seigneur! Je Te remercie...».

La main de Bilâl était dans la main d'Abû Bakr qui essayait de l'aider à marcher. Parfois, ne pouvant pas continuer, Bilâl s'asseyait, et parfois il perdait connaissance et tombait par terre. Abû Bakr s'asseyait alors à son côté et caressait son visage. Mais peu à peu, Bilâl sentait qu'une force intérieure d'origine mystérieuse le stimulait. Subitement il rassembla ses énergies et se remit à marcher.

Abû Bakr finit par emmener Bilâl devant le Saint Prophète (P). En voyant le visage brillant et céleste du Messager d'Allah, Bilâl sentit un second souffle traverser son corps, et il sembla subitement avoir oublié toutes ses calamités et tout son malheur. Abû Bakr était très content d'avoir réussi dans sa tâche et il affranchit Bilâl sur-le-champ en présence du Prophète (P).(26)

Bilâl regarda de tous les côtés, l'air ébahi. Il jeta un coup d'oeil sur le soleil et puis se tourna vers le Saint Prophète. Soupirant et des larmes coulant sur son visage noir, il se jeta par terre et dit: «O Prophète d'Allah! Jusqu'à aujourd'hui j'ai été supplicié. J'ai tout enduré et supporté, mais j'ai refusé de prononcer un seul mot qui puisse offenser Allah! Suis-je donc sur le droit chemin?»

Le Prophète (P) dit: «Oui, tu es sur le droit chemin» et il pria pour lui.

Ainsi, par sa résistance héroïque, sa patience sans limite, sa fermeté malgré les afflictions, et son acceptation de la mort pour la liberté, il gagna sa libération et montra à ce monde éphémère comment il était possible de défaire les idoles. Son action était devenue un événement qui contribuera à la victoire et à la liberté des peuples tyrannisés.

* * *

Avant d'épouser l'Islam, Bilâl était privé de tous droits humains même les plus élémentaires. Il n'avait aucune valeur dans la soi-disant société humaine de l'époque et était traité comme une bête de somme ou pire. Esclave d'une brute tyrannique, il ne jouissait d'aucun semblant de liberté. Mais depuis qu'il avait embrassé l'Islam, il refusa toutes ces privations, et se rendit compte, qu'il était lui aussi un être humain comme les autres. Et maintenant il commençait une nouvelle vie, heureux d'être sorti victorieux d'une épreuve épouvantable. Sa victoire était d'autant plus grande qu'il acquit beaucoup de valeur aux yeux du Saint Prophète et des Musulmans.

En fait, lorsque Bilâl avait pris conscience que lui aussi était un être humain, qu'il avait des droits dans la société et qu'il devait mener, comme les autres la vie d'homme libre, que l'idolâtrie et l'égoïsme représentaient un mal pour l'humanité, il exprima sa foi complète en le Tout-Puissant Allah, se rebella contre les forces tyranniques, convaincu qu'Allah était le refuge des opprimés et le secours de affligés, que la vérité sera toujours victorieuse et que le faux sera condamné à disparaître, il commença une vie nouvelle.

Par sa prise de conscience, sa transformation, les tortures qu'il avait subies, sa fidélité à sa foi, sa fermeté devant le chantage, sa résistance proverbiale, son courage admirable et sa patience incroyable, Bilâl s'imposa comme le porte-drapeau de la liberté. Il est comme un phare de guidance, un modèle et un exemple à suivre pour les dirigeants qui se soulèvent en vue de délivrer les nations et les Etats des griffes des impérialistes, pour les hommes libres qui désirent voir les masses jouir de la liberté, pour les savants et les étudiants qui consacrent et sacrifient leur vie pour propager la prise de conscience révolutionnaire parmi la population endormie et anesthésiée, pour les soldats qui s'apprêtent à mourir, pour maintenir hissés les étendards de l'Islam, et pour toutes les classes dépossédées et opprimées de différentes nations devenues captives des racistes et des esclavagistes pour la seule raison d'être noires.

L'Esclavage ou la Liberté

L'Imam Hussayn, fils de l'Imam 'Alî Ibn Abî Tâlib, dit avant de se sacrifier en martyr dans le champ de bataille ou de la mort:

«Par Allah! Je ne vois la mort dans l'honneur que comme un bonheur et une délivrance, et la vie avec les tyrans et les injustes que comme une lassitude...»

Ce cri pathétique du petit-fils du Prophète, qui n'a cessé depuis quatorze siècles de toucher la fibre sensible de tous les hommes épris de liberté, résume en fait une tendance naturelle de l'homme à la liberté et une répugnance à la soumission à autrui.

Bilâl avait compris que l'Islam qui signifie la soumission au Créateur, Celui là même qui avait créé chez l'homme sa tendance à la liberté et sa répugnance à la soumission est la seule voie possible permettant à l'homme de préserver sa liberté et de refuser de se soumettre aux tyrans. En un mot la soumission à Allah, le Créateur, est synonyme de liberté ou la liberté même. Car lorsque l'homme se soumet au Pouvoir et à la Toute-Puissance d'Allah, il est naturel qu'il refuse de se plier devant tout autre pouvoir qui veut s'interposer entre lui et le Pouvoir Divin.

C'est pourquoi, l'une des figures les plus marquantes de l'histoire de l'Islam et même de l'humanité, l'Imam 'Alî Ibn Abî Tâlib dit:

«O Seigneur! Le plus grand honneur pour moi est d'être Ton esclave».

Le monothéisme, la soumission à Allah forge l'homme libre par excellence. Car dès lors que l'homme admet qu'il n'y a qu'un Pouvoir suprême, celui de l'Unique Créateur, Pouvoir abolissant tous autres pouvoirs, l'homme refuse toute servitude et toute soumission: soumission aux passions et désirs malsains, soumission aux habitudes asservissantes (l'alcool par exemple) soumission aux tyrans et aux nantis.

Bilâl avait été l'esclave de Omayyah, un idolâtre qui voulait le contraindre à se prosterner devant des pierres et des idoles. Et c'est cela qui l'avait amené à résister de toutes ses forces à cette soumission, et il finit par devenir un homme libre, en voulant devenir l'esclave d'Allah et non de Ses créatures.

* * *

Une Conduite Sauvage

Depuis que Bilâl s'était débarrassé du joug de Omayyah, il recouvra ses forces et participa aux différentes activités de la vie avec les autres Musulmans.

La plupart des résidents de la Mecque le connaissait et était au courant de son histoire et de sa résistance aux tortures de Omayyah.

Les notables de Quraych et leurs agents persécutaient Bilâl de la même façon qu'ils le faisaient avec le Saint Prophète et les autres Musulmans. Partout où ils le croisaient, ils se moquaient de lui, l'attaquaient collectivement et le frappaient à coup de trique. Parfois ils faisaient des intrusions dans sa maison et parfois ils l'insultaient et l'agressaient.

A la longue, les menées des criminels ne permirent plus à Bilâl et aux autres Musulmans de vivre en paix. Chaque jour des plans diaboliques étaient préparés contre eux et jour après jour la conduite sauvage des idolâtres devenait de plus en plus dangereuse pour les adeptes du Saint Prophète. Leur situation devint très critique.

C'est à cette période difficile que quelques hommes venant de Médine pour voir le Saint Prophète, l'invitèrent à émigrer vers leur ville pour se soustraire aux persécutions des Quraych.

Lorsque cette nouvelle parvint aux oreilles des Quraych, ceux-ci intensifièrent la persécution des Musulmans à tel point que le Saint Prophète fut obligé d'envoyer quelques-uns de ses adeptes à Médine pour les mettre à l'abri. Un autre groupe incluant Bilâl se prépara à leur emboîter le pas, toujours sur ordre du Saint Prophète.(27)

Le groupe de Bilâl s'apprêta donc à quitter la Mecque pour émigrer à Médine. Il faisait nuit et une obscurité effroyable régnait partout. La seule lumière qui brillait dans ces ténèbres était celle des lointaines étoiles du ciel, qui scintillaient timidement. La plupart des personnes étaient déjà allées au lit. De temps en temps les voix de quelques vagabonds et ivrognes querelleurs brisaient le silence de la nuit. Les personnes affectées par les Mecquois pour la surveillance étaient déjà parties se coucher. Soudain, le portail de la résidence de quelques sans-abri musulmans fut ouvert lentement, et ceux-ci regardant de tous les côtés avec une extrême précaution, et échangeant entre eux quelques paroles quittèrent la maison. Le bruit des pas des marcheurs perturbait le silence dans une partie de la ville, ce qui rendait l'obscurité encore plus terrifiante. Ils traversèrent les rues, marchant les uns derrières les autres très discrètement et arrivèrent finalement à la porte de la ville de la Mecque.

Une fois à l'extérieur de la ville, ils se sentirent un peu réconfortés et soulagés. Toutefois ils étaient loin d'être au bout de leurs soucis car, rien ne leur permettait de penser qu'il n'était pas possible que quelqu'un eût pu découvrir leur plan et qu'ils eussent été suivis pour mettre en échec leur tentative de fuir la Mecque, même à l'extérieur de cette ville.

La caravane se mit en route, mais l'angoisse persista. Chaque fois qu'ils faisaient un bout de route, ils regardaient derrière eux et fixaient leurs yeux sur la porte de la ville.

Plus ils s'éloignaient de la Mecque, plus leur espoir d'atteindre leur objectif grandissait, et plus ils marchaient à vive allure. Le temps passait vite. Ils se dirent les uns aux autres: «Nous devons nous dépêcher pour nous soustraire aux griffes de nos tortionnaires».

La fatigue, les troubles de l'esprit et la peur les rendirent soucieux et angoissés. Ils furent donc obligés de prendre la décision de s'arrêter et de s'asseoir sur un morceau de sable pour se reposer, mais aussi pour pouvoir bien vérifier s'ils étaient suivis ou non. Ayant regardé aussi loin que possible sans déceler les traces d'aucun poursuivant, ils eurent un nouveau soulagement, et se mirent à penser à la Mecque, à la Maison d'Allah, au Saint Prophète, aux Compagnons du Prophète, mais aussi aux visages abominables des infidèles des Quraych.

Après quelques minutes de repos, ils se remirent en route et continuèrent leur voyage avec tristesse. Ils marchèrent jusqu'à l'aube où la lumière s'apprêtait à se répandre.

Il faisait clair et une brise vivifiante soufflait. Le ciel était devenu brillant. La caravane des émigrants s'arrêta pour la prière. Tout le monde pria avec recueillement, oubliant tous les soucis et toutes les inquiétudes, concentrant leur attention sur le Créateur,

Lorsque le temps commença à devenir plus clair, ils reprirent leur voyage. Chaque jour où cette petite caravane s'éloignait un peu plus de la Mecque et s'approchait un peu plus de Médine, ses membres devenaient plus heureux, plus tranquilles et plus optimistes. Bilâl et ses compagnons avaient quitté leur terre natale, leur pays et se dirigeaient vers une terre étrangère pour s'y réfugier, ce qui était un peu dur pour tout le monde. Mais pour un homme aussi courageux que Bilâl, qui avait tellement souffert sur cette voie, cet inconvénient était presque insignifiant.

Chaque fois que les compagnons de Bilâl se plaignaient de leur éloignement de leur terre, de leurs maisons, de leur pays natal, il les consolait en leur disant: «Quiconque marche sur cette Voie d'Allah et y persévère, il réalise une victoire décisive. Allah ne laisse pas seul celui qui marche sur Son Chemin, mais l'aide, car Allah est toujours avec les gens pieux et ceux qui font bonne oeuvre».

En effet, émigrer pour la cause d'Allah est un acte hautement recommandé et fortement souligné dans le Coran. Il suffit de méditer sur les quelques versets suivants pour comprendre combien, l'émigration dans ce but, a des mérites et des récompenses spirituelles:

- «... ceux qui ont émigré, ceux qui ont combattu dans le Chemin d'Allah: voilà ceux qui espèrent la miséricorde d'Allah...». (Sourate al-Baqarah, 2: 218)

- «J'effacerai les mauvaises actions de ceux qui ont émigré, de ceux qui ont été expulsés de leurs maisons, de ceux qui ont souffert dans Mon Chemin, de ceux qui ont combattu et qui ont été tués. Je les ferai certainement entrer dans les Jardins où coulent les ruisseaux. Ce sera une récompense de la part d'Allah». (Sourate Ale 'Imrân, 3: 195)

- «Ceux qui ont cru, ceux qui ont émigré, ceux qui ont combattu dans le Chemin d'Allah avec leurs biens et leurs personnes, ceux qui ont offert l'hospitalité aux croyants et qui les ont secourus: ceux-là sont amis, les uns des autres...» (Sourate al-Anfâl, 8: 72)

- «Ceux qui ont cru, ceux qui auront émigré, ceux qui auront combattu dans le Chemin d'Allah avec leurs biens et leurs personnes, seront placés sur un rang très élevé auprès d'Allah: voilà les vainqueurs!» (Sourate al-Tawbah, 9: 20)

- «Nous rétablirons en cette vie, dans une situation favorable, ceux qui ont émigré pour Allah après avoir subi des injustices, mais la récompense de la vie future est plus grande encore». (Sourate al-Nahl, 16: 41)

- «Cependant ton Seigneur envers ceux qui ont émigré après avoir subi des épreuves, ceux qui ont lutté et qui ont été constants; oui, ton Seigneur sera, après cela, Celui Qui pardonne et Qui fait miséricorde». (Sourate al-Nahl, 16: 110)

- «Oui, Allah récompensera d'une excellente façon ceux qui auront émigré dans le Chemin d'Allah, puis qui ont été tués ou qui sont morts. Allah est, en vérité, le meilleur des dispensateurs de tous les biens. IL les fera pénétrer dans un lieu qui leur sera agréable...» (Sourate al-Hajj, 22: 58-59)

- «Celui qui émigre dans le Chemin d'Allah trouvera sur la terre de nombreux refuges et de l'espace. La rétribution de celui qui sort de sa maison pour émigrer vers Allah et Son Prophète, et qui est frappé par la mort, incombe à Allah...» (Sourate al-Nisâ', 4: 100)

Ainsi, Bilâl eut le privilège d'être parmi les premiers Musulmans à s'inscrire sur la liste de ceux qui méritent cette précieuse récompense divine promise "aux émigrants pour la Cause d'Allah".

Le Beau Spectacle de la Ville de Médine

La petite caravane des Musulmans finit donc par arriver près de Médine. Chacun de ses membres commençait à se demander quel sort leur serait réservé dans cette terre étrangère. Tout le monde se posait des questions: «Serons-nous capables de vivre sans nos chers proches et amis? N'y aura-t-il pas ici de gens qui vont nous molester?» Peut-être, Bilâl qui avait tant souffert à la Mecque pour avoir voulu pratiquer sa nouvelle foi, se demandait-il: «Pouvons-nous adorer Allah ici sans aucune entrave et préparer le terrain en vue d'établir le Gouvernement divin?»

Alors que chacun d'eux était plongé dans sa pensée, le spectacle de la ville de Médine attira subitement leur attention.

Juste à ce moment-là le soleil s'était levé à travers les dattiers et avait jeté ses rayons dorés sur les montagnes et les arbres de la ville, créant un très beau paysage animé.

Une brise douce soufflait et faisait balancer les dattiers. Le paysage de Médine était agréable à voir. Les émigrants pressentirent la douceur de la paix autour d'eux et furent tellement enchantés qu'ils oublièrent la fatigue et l'angoisse du voyage.

Ayant constaté qu'ils étaient arrivés tout près de la ville et qu'ils n'avaient subi aucun mal de la part des ennemis de l'Islam durant leur angoissant voyage, Bilâl et ses compagnons remercièrent Allah et prièrent du fond du coeur: «O Seigneur! Fais de cette terre la base de Ta Religion et accorde-nous la force pour suivre les traces de Ton Prophète(P). Maintiens haut le drapeau de l'Islam et répands sur toute la terre sa lumière, et fais que la révolution islamique soit le modèle de tous les opprimés du monde».

Une fois arrivés dans la ville, quelques Musulmans magnanimes et pieux de Médine les accueillirent à bras ouverts. Ils les embrassèrent et leur souhaitèrent la bienvenue. Puis ils les conduisirent vers les maisons de quelques Partisans (Ançâr)(28).

Un Problème Climatique

Le climat de Médine était lourd et pesant. Parfois des vents suffocants soufflaient. Les gens étaient souvent atteints d'affections telles que le choléra, la fièvre etc... Beaucoup de personnes mouraient chaque année des suites de ces maladies. Les émigrants récemment arrivés n'étant pas habitués au climat de Médine, tombaient plus souvent malades que les autres.

Manquant de moyens de confort, souffrant de leur séparation avec les amis et les proches et se sentant étrangers dans la ville de Médine, beaucoup d'émigrants perdirent leur résistance aux maladies. Ce fut notamment le cas de Bilâl. C'était vraiment un grave problème auquel devaient faire face les émigrants au début de leur établissement à Médine.

Bilâl qui était très faible, étant à peine sorti des griffes des oppresseurs, tomba malade presque dès son arrivée dans la ville de son exil. Il gardait le lit. Parfois les Musulmans venaient le voir, le consoler et prier pour son rétablissement.

La fièvre et les douleurs laissaient Bilâl dans le tourment, et lui rappelaient les souffrances que lui avait fait subir Omayyah. Aussi se mettait-il à se plaindre auprès d'Allah: «Qu'Allah maudisse 'Otbah, Chîbah et Omayyah... qui nous ont acculés à cette situation».

Parfois Bilâl récitait en souvenir de l'atmosphère de la Mecque des poèmes: «Le jour où je pourrais convertir ma nuit à la Mecque en une agréable matinée où je verrais de tous les côtés de belles fleurs odoriférantes, ne viendra-t-il pas bientôt? Et verrais-je le jour où je boirais l'eau salubre de cette terre, en promenant mon regard à travers les hautes montagnes de la Mecque?»

Puis il adressait des supplications à Allah:

«O Seigneur! C'est Toi qui m'as délivré des griffes d'Omayyah et m'as aidé à venir jusqu'ici. Délivre-moi donc, cette fois-ci, de ce climat lourd et pollué.

»O Seigneur Tout-Puissant! Pour toutes les difficultés que j'ai rencontrées, je me suis tourné vers Toi et Tu m'as secouru. Tu m'as rendu persévérant. J'ai émigré dans cette terre en vue de T'adorer et de prêcher Ta Religion, et je n'y ai personne à part Toi. Je Te supplie donc de venir à mon secours et de me sauver, ainsi que tous les Musulmans de cette maladie qui nous déprime».

Ainsi, en proie à des maladies, Bilâl et les autres Emigrant étaient devenus très malheureux dans cette terre d'asile. Chaque jour ils avaient un peu plus de nostalgie pour leur ville natale, la Mecque. Ils priaient tous, Allah, de leur trouver le moyen de se sortir de ce lieu.

La Supplication du Saint Prophète

Le Saint Prophète était très affligé en apprenant la condition déplorable des Musulmans à Médine. Il se mit à réfléchir pour trouver une solution. D'ailleurs, quelle solution pouvait-on trouver au climat d'une ville? Personne n'a le pouvoir de changer le climat et l'atmosphère. Toutefois, il va sans dire que dans toutes les difficultés qu'il rencontrait, le Saint Prophète tournait ses yeux vers Allah et Lui soumettait tout.

Face à ce problème insoluble aussi, le Prophète (P) s'adressa à Allah, Tout-Puissant:

«O Seigneur! Délivre les Musulmans de cette affliction et guéris leurs maladies.

»O Seigneur! Les gens en ont assez de cette terre. Le climat de la Mecque et l'amour de leur terre natale ne quittent à aucun moment leurs esprits.

»O Seigneur! Tu as le Pouvoir de changer ce climat lourd et impur et de nous sortir de ce problème insoluble.

»O Seigneur! Rends le climat de cette ville salubre et sain, et fais disparaître les différentes maladies qui y sévissent.

»O Seigneur! Fais que les Musulmans aiment cette ville du fond de leurs coeurs, de la même façon qu'ils aiment leur ville natale, la Mecque».

Le Saint Prophète n'avait pas encore terminé les derniers mots de la supplication (du'â') lorsque le climat de Médine devint pur et agréable. Les malades qui gardaient leurs lits, se rétablirent. Ils poussèrent un soupir de salut. Désormais, ils se sentirent très attachés à cette terre, et n'avaient plus la nostalgie de la Mecque, leur terre natale.

Depuis ce jour, Médine (Madînah) fut rebaptisée "Al-Madînah al-Tayyebah" (Médine, l'agréable) à cause de son climat doux et son air pur.

Il est possible qu'un esprit rationnel qui entend parler pour la première fois de ce miracle, reste sceptique et se demande: «Comment est-il possible que le climat d'une région puisse opérer subitement un tel changement total?»

Si cette partie de l'histoire n'avait pas été enregistrée, il aurait été effectivement difficile à la comprendre. Mais cet événement a été relaté par beaucoup de biographes du Saint Prophète, qui font foi et autorité.

Le Tout-Puissant Seigneur avait aidé Son Prophète à maintes reprises pour le faire sortir des difficultés énormes. Le changement de climat de Médine est l'un des nombreux miracles auxquels assistèrent les Musulmans pendant l'époque de la Mission Prophétique. D'ailleurs le miracle n'a-t-il pas toujours été l'un des signes des Prophètes?

Mais ce problème résolu grâce aux supplications du Saint Prophète, n'était pas le seul qui tourmentait les émigrants. En effet, ceux-ci, ayant laissé derrière eux, maisons, femmes et enfants pour s'exposer à la rude épreuve de l'émigration, n'avaient pas d'argent sur eux. Ils n'avaient ni logement ni suffisamment de moyens pour mener une vie confortable ou normale.

Il est évident que pour ces personnes la séparation d'avec leurs familles et amis, l'éloignement de leur terre natale et le manque de relations sociales, constituaient une affliction difficilement supportable. Personne n'était disposé à établir des contacts avec ces émigrés, hormis quelques nouveaux convertis.

La société médinoise était encore gouvernée par les assassinats sauvages, les attaques réciproques et la discrimination de classe. La plupart des émigrants vivaient dans une solitude totale, dans les rues et dans des cabanes situées près de la Mosquée du Prophète. Ils dirigeaient toute leur attention vers Allah et plaçaient tous leurs espoirs en Lui. Ils comptaient sur le Seigneur des Mondes pour la résolution de leurs nombreux problèmes.

Il est incontestable que le peuple qui se tourne vers Allah dans toutes les circonstances et qui Lui soumet toutes ses difficultés ne sera jamais désespéré, ni déçu. En effet Allah dit:

«Oui, Nous dirigerons sur Nos Chemins ceux qui auront combattu pour Nous. Allah est avec ceux qui font le bien» (Sourate al-'Ankabout, 29: 69)

Et:

«Quant à celui qui craint Allah, Allah donnera une issue favorable à ses affaires; IL lui accordera ses dons par des moyens sur lesquels il ne comptait pas. Allah suffit à quiconque se confie en Lui. Allah atteint toujours ce qu'IL s'est proposé...» (Sourate al-Talâq, 65: 2-3)

Bien sûr, lorsque des gens quittent leur pays et leur terre natale et qu'ils s'établissent dans une ville étrangère afin de pouvoir adorer le Seigneur des Mondes et s'opposer aux idolâtres, à la cruauté et à l'oppression, le Tout-Puissant Allah les rend honorables et enlève toutes les difficultés de leur chemin.

Personne ne pouvait penser à réformer une société qui avait été baignée jusqu'au cou dans le désordre et la pollution, mais le Seigneur des mondes résolut ce problème en décrétant une Loi céleste. C'était cette Loi qui insuffla une nouvelle vie dans le corps de la société de cette époque. Il s'agit de la loi de la fraternité et l'esprit de la fraternisation. Grâce à la promulgation et à l'application de cette loi, Bilâl et les autres émigrants seront tranquilles et auront la paix de l'esprit.

L'Esprit de la Fraternisation en Islam

Pour poser la fondation d'une société saine et civilisée, il est nécessaire de traverser beaucoup de voies et de promulguer des lois adaptées et fondamentales. L'une des voies que le Saint prophète Mohammad avait empruntée en vue de civiliser le monde était le fait d'avoir avant tout relié et uni les membres de la société les uns avec les autres, et créé ainsi un climat d'amour mutuel entre les différentes classes.

Il put ainsi éradiquer les différences de classe, la jalousie, l'avidité et l'hypocrisie, car une société ne peut être libre et indépendante que si elle s'applique en premier lieu à se réformer et s'assainir, et ensuite à prendre les mesures appropriées pour assurer le progrès et l'indépendance de ses membres. C'est la meilleure façon de pouvoir sauvegarder ses frontières contre les attaques ennemies.

Une communauté peut devenir le précurseur de la caravane de la civilisation lorsque tous ses membres sont philanthropes et bons les uns envers les autres, et qu'ils oeuvrent en vue d'assurer le bonheur des autres et faire régner la vraie morale islamique.

Une nation peut vivre en paix et dans la tranquillité lorsqu'elle s'évertue en première instance à déraciner la corruption et la confiance internes, e